Ce film sorti en France fin 2006 n'avait jusqu'à présent droit qu'à
une édition dvd britannique (zone 2 donc, tout à fait lisible sur n'importe quel lecteur), avec une très belle copie et des sous-titres disponibles en anglais seulement. C'est elle qui est reprise quasiment à l'identique sur ce dvd français édité par le distributeur français du film, Memento. La différence étant bien sûr que des sous-titres français sont disponibles, ce qui devrait permettre à plus de gens de le découvrir. Enfin!
Ten Canoes, titre traduit en français par 10 Canoës, 150 lances et 3 épouses, est un film précieux. Sorti il y a plus de quatre ans et passé beaucoup trop inaperçu, ce film australien a été réalisé par un des plus grands réalisateurs (très éclectique) de ce pays,
Rolf de Heer. Film sur la culture aborigène, écrit avec le concours d'un des acteurs aborigènes les plus connus en Australie, (David Gulpilil), et interprété strictement par des Aborigènes, Ten Canoes n'a rien d'une oeuvre muséale. Elle se propose de faire revivre une culture en regardant certes vers le passé, historique autant que mythique, mais grâce à la mémoire des personnes vivantes. La plupart des scènes recréées, mais aussi évidemment des histoires racontées, sont ainsi issues de la mémoire des récits et des pratiques de leurs ancêtres par les acteurs ayant participé au film. Ce faisant, les acteurs ont ainsi pour certains réappris à construire un canoë ou à partir à la chasse aux oeufs.
Mais il ne faut pas donner l'impression qu'il s'agit d'un cours sur la culture aborigène, car c'est loin d'être le cas. Avec des temporalités différentes, le film se présente à la fois comme un récit mythique et comme une fable, le centre étant l'histoire d'un homme qui convoite la femme de son frère (voir synopsis ci-dessus). Mais la grande force du film, c'est d'emmener le récit toujours ailleurs, la vision du monde qui est portée par le récit reflétant la façon dont le temps et le récit donnent forme à cette civilisation de façon bien différente de la nôtre. Il faut se laisser porter par la voix d'un conteur qui laisse de la place à la digression, à l'humour, voire à la moquerie (vis-à-vis des personnages, mais aussi de son auditeur). Le film est d'ailleurs plein d'un humour irrésistible, même si il est aussi poignant dans la façon qu'il a de recréer un monde de façon très belle - la photo, qu'elle soit en couleurs ou en noir et blanc, selon le temps du récit, est toujours magnifique - tout en faisant ressentir sa précarité.
Au moment de l'anniversaire de Claude Lévi-Strauss, Arte avait diffusé ce film, et certains ont pu dire que c'est un film qu'il devrait aimer. Je ne me hasarderais pas à en dire autant, mais ce qui est certain, c'est qu'un film qui respecte autant une culture sans pour autant la figer dans une perfection et une nostalgie perdues me semble remarquable. Toujours vivante, vue pour sa singularité mais pas comme un modèle, la culture aborigène n'est pas ici regardée sous un angle ethnographique mais est profondément respectée et montrée dans la complexité de sa pensée et de son rapport au monde. Savoir que parmi ces acteurs, certains vivent dans des conditions extrêmement précaires et probablement en butte à un racisme ordinaire pénible - le fils de David Gulpilil, lui-même acteur dans le film, a même été assassiné peu après sa sortie: il s'agirait apparemment d'un crime raciste - ne rend que plus poignant et nécessaire un tel film. Pas seulement parce qu'il permettrait de susciter un peu de respect vis-à-vis d'une culture en voie de dilution et de disparition, mais parce qu'il montre à quel point les forces sont encore vives quand il s'agit de recréer ce qui fait le fondement d'une culture, même s'il n'en reste plus que des traces ou une mémoire.
Un autre film est sorti par la suite, qui faisait de la collaboration avec les populations indigènes un préalable à l'établissement d'un récit de fiction:
La Terre des hommes rouges du réalisateur italo-argentin Marco Bechis. Passé pratiquement complètement inaperçu, c'est pourtant là aussi un film passionnant, aux résonances plus contemporaines que celles de Ten Canoes, et bien différentes (voir mon commentaire sur ce film). Deux films admirables, chacun à sa manière.
Autres films australiens présentant des personnages aborigènes auxquels Gulpilil a collaboré: le fondamental
Walkabout de Nicolas Roeg, qui a modifié la façon dont ils étaient représentés au cinéma;
Rabbit Proof Fence / Le Chemin de la liberté de Philip Noyce;
The Tracker de Rolf de Heer; et le formidable western australien
The Proposition de John Hillcoat.
Note sur l'édition: en plus de présenter une très bonne copie, le complément est indispensable. Ne ratez pas le making-of (52') "Les Balandas et les canots d'écorce" de Molly Reynolds, il est une fois n'est pas coutume passionnant et éclaire les principes et méthodes qui ont prévalu à la conception et à la réalisation de ce film très littéralement extraordinaire. VO sans sous-titres et VOSTF uniquement, pour le film comme pour le documentaire.
Profitons-en pour saluer et souhaiter longue vie à Memento Films, maison qui distribue des films intéressants et qui commence à exploiter son fond de catalogue en éditant des dvd soi-même (ex.
Le dernier voyage de Tanya).