Quand un groupe vous revient en mémoire, il y a fort à parier que c'est le souvenir de chansons qui vous étreint en premier. On pourrait dérouler la liste, c'est si bon, mais la place manquerait. Et si j'évoque ces petites pépites qui nous sont chères, c'est qu'il y en a indéniablement une sur ce dernier album de Devotchka. Ca s'appelle "All The Sands In All The Sea" et je dois bien avouer que je l'ai écoutée cinq fois le jour où je l'ai découvert. Je mentirais en disant que cette addiction dure encore mais ressentir, même à intervalles espacés, cette sensation d'euphorie et de désespoir en un seul flacon est une chose suffisamment rare en musique ces derniers temps pour ne pas être souligné. Ce morceau, donc, est assez atypique et fait partie de ces morceaux dont on pense avoir touché le paroxysme avant de les voir repartir, encore et encore. Maintenant qu'Arcade Fire a décidé de devenir un groupe important plutôt qu'un groupe culte, il y a de la place pour tous ceux qui veulent reprendre le flambeau de "Funeral". Et ils sont nombreux, très nombreux, trop nombreux. Mais le temps de ce morceau, la polémique s'estompe. On ne pense plus, on profite. Cette pièce centrale est posée en seconde position, et on se dit que l'album gagnerait en cohérence (mais pas en qualité) en son absence. C'est que ce 100 Lovers commence par le majestueux The Alley. Et une fois la parenthèse enchantée refermée, on a l'impression de retourner à un autre album, un album de Devotchka. Ca tombe bien, c'est ce qu'on venait chercher après tout. Et on retrouve tout ce qui fait le sel de leur musique. Cette voix chaude presque à la rupture porte toujours des paroles qui me restent inintelligibles, ce son de basse chaud lui aussi. Et puis, on reste toujours à l'intersection de plusieurs mondes, avec un dosage très personnel, et un équilibre délicat mais souvent convaincant. A l'instar d'un Beirut ou plutôt à l'inverse, ils pimentent leur rock d'éléments balkaniques, quand la bande de Zach Condon compose des morceaux indie et les interprète avec une fanfare, se prenant pour un Kusturica de sous-préfecture. On pense toujours à Calexico, surtout quand des trompettes un peu mariachi déboulent sur "Bad Luck Heels". Ils ont en tout cas le bon goût de garder une facilité pop (Exhaustible), ce qui leur permet un joli spleen pas complaisant (Contrabanda) qui peut mêler fête et mélancolie (les cordes dramatiques de Sunshine). Ils arrivent même à sauver l'espagnolade de Ruthless par un supplément d'âme sur le refrain. Des cadors, vous dis-je.