Deuxième film de la trilogie futuriste (après FOLAMOUR et avant ORANGE MECANIQUE) 2OO1 L'ODYSSEE DE L'ESPACE est sans doute le film le plus célèbre de son auteur, le plus commenté, en bien comme en mal... Tourné en 70mm, projeté à l'époque sur trois écrans (le cinérama), 2OO1 est considéré comme le premier "space opéra", qui a nécessité quatre ans de recherche et de travail.
De quoi parle ce film : A l'aube de l'humanité, une tribu de primates découvrent un étrange monolithe noir posé sur le sol. D'abord troublés, ils se font à cette présence. L'un d'eux ose s'approcher plus près, et toucher l'objet ce qui lui confera une ascendance sur le reste du groupe. Plusieurs millénaires plus tard, ce même monolithe est repéré sur la Lune, où les américains envoient le professeur Flyod, chargé de l'étudier, et faire taire les rumeurs les plus folles. Enfin, 18 mois plus tard, un équipage fait route vers Jupiter, où l'on a encore repéré le monolithe. Le vol est entièrement contrôlé par un ordinateur, HAL 9000, dont le comportement commence à inquiéter l'astronaute Bowman...
Ce film est l'osmose parfaite entre l'image, la musique, les décors. Est-ce la musique de Strauss qui magnifie les images de Kubrick, ou l'inverse ? (Kubrick filmait ses scènes avec le disque qui tournait sur une platine, en studio...). Il y a quelques dialogues de temps à autres, mais ils ne servent qu'à remplir les longs moments de solitude et d'ennui des personnages, dont les conversations sont aussi vides que l'espace (voir les scènes de joyeux anniversaire par télé interposée, ou la discussion entre scientifiques russes et américains...). Kubrick traite une fois de plus le thème de la folie des hommes, de la perte de contrôle, poussée ici jusqu'au paroxysme, puisque même les ordinateurs crées par l'homme, ces cerveaux informatiques parfaits, deviennent fous à leur tour. Le vrai héros du film, le personnage le plus effrayant, le plus grand psychopathe qui soit, c'est HAL 9000, la tête pensante de cette odyssée. La mort de HAL, son agonie, est une des scènes les plus bouleversantes du cinéma.
Le prélude du film est un film en soit. Tourné en studio, avec le procédé de transparence, il nous raconte en vingt minutes l'évolution de l'homme, d'abord primate nomade, puis la sédentarisation, les clans, l'arrivée des classes sociales, l'avènement du chef, la prise du pouvoir par les armes. Avec une transition fulgurante, restée dans les annales du cinéma (le tibia jeté en l'air qui devient astronef), Kubrick bascule dans le futur, pour constater que pas grand chose n'a évolué.
Kubrick enchaîne des séquences éblouissantes et inoubliables, sur le plan émotionnel et technique. (Kubrick est aussi le créateur des ses effets spéciaux, qui ne se démodent pas malgré les techniques numériques actuelles). Les errements des vaisseaux dans l'espace silencieux sur fond de Strauss, les hôtesses qui défient la gravité en marchant au plafond, où le footing de Bowman dans la roue. Citons encore la découverte du monolithe enfoui, filmée caméra à l'épaule, qui fait naître une angoisse palpable. La tentative de meurtre perpétrée par HAL sur Bowman, et bien sûr le voyage à travers l'espace temps, psychédélique à souhait, le trip définitif de cinéma ! Cet épilogue énigmatique, dans des décors XVIIIème, qui reprend le cycle de la vie, n'en finit pas de nous interroger. Autant de scènes, d'images, qui sans dialogue ni explications rationnelles, nous touchent droit au coeur.
2OO1 est bâti selon une construction rigoureuse, autour du chiffre 4. Le film se découpe en 4 chapitres, eux mêmes découpés en 4 scènes, qui se répondent selon les époques : la naissance, le repas, la mort, et le monolithe. Film géométrique encore avec les multiples variations sur le cercle (le cycle), et le rectangle. Rigueur aussi sur un plan scientifique, le film se veut quasi documentaire à certains égards. Par exemple sur l'absence de son dans l'espace. Habilement, Kubrick va donc jouer sur cet aspect et rendre ce silence source d'angoisse, et de vertige (y compris pour le spectateur, quand les projections commençaient par trois minutes de silence, écran noir... mise en condition idéale pour apprécier la suite).
2OO1 ne repose pas sur des échanges psychologiques, mais sur la confrontation de l'homme sur lui-même, son origine, sa destinée. Le doute est au centre de tout. Pour symboliser ces questions, Kubrick utilise ce monolithe noir, qui intervient à chaque fin de cycle. Le monolithe est d'abord redouté, puis apprivoisé, devient une présence rassurante, ou une source d'interrogation profonde. C'est en cela que 2OO1 est considéré comme un film métaphysique.
Alors c'est vrai que 2OO1 peut faire naître l'ennui le plus profond, au premier abord. Je vous dirai : oubliez les autres films, oubliez les constructions romanesques classiques, oubliez les musiques tonitruantes et intrigues trépidantes, calibrées et rassurantes. Découvrez autre chose. Regardez, écoutez ce spectacle, cet "opéra galactique" et laissez-vous gagner par l'émotion. Ne cherchez pas à rationaliser. Chacun puisera ce qu'il veut, selon ses connaissances ou ses croyances. Chacun aura son avis et tout le monde aura raison, car Kubrick réalise un film au propos universel, libre d'interprétation. Kubrick disait : "on explique pas Beethoven, on aime ou pas". Il en est de même pour son film, conçu pour provoquer l'émotion, mais pas pour démontrer quelque chose.
Qu'il fascine, ennuie ou déstabilise, 2OO1 ne laisse personne indifférent. Entrez dans cet univers là, et parcourez la plus belle odyssée du cinéma qui soit. 2OO1 c'est plus qu'un film, c'est une expérience sensorielle.
PS : Le livre d'Arthur C. Clarke "2OO1" est sorti après le film, adapté du scénario, en prétendant répondre aux interrogations laissées sans réponse dans le film. La nouvelle dont le film est tiré s'appelle "La sentinelle" (1951).