2666 est paru après le décès prématuré de Roberto Bolano (1953-2003). Ce roman de 1000p, aisément lisible par tous (on est loin de Finnegan's wake, de La mort de Virgile ou de l'Arc en ciel de gravité, rassurez-vous) est, osons les grands mots, le premier chef d'oeuvre de la décennie, du siècle et même du millénaire.
2666 est composé de cinq parties, qui peuvent être lues indépendamment. Bolano avait d'ailleurs envisagé, plutôt pour des motifs commerciaux qui l'honorent (transmettre un bien à sa famille, avant de la quitter), de publier cinq courts romans plutôt que cet exceptionnel ensemble.
Dans une première partie, nous suivons quatre universitaires européens fascinés par un écrivain allemand que, à l'instar de B. Traven, personne n'a vu. Informés qu'il pourrait avoir été vu à Santa Teresa (ville fictive qui est en fait Ciudad Juarez, état de Chihuahua, à la frontière avec El Paso) décident de partir à sa recherche.
Dans une seconde partie, c'est un universitaire de Santa Teresa, également amateur de notre romancier allemand, dont nous suivons les échecs sentimentaux et professionnels de Barcelone jusqu'au Mexique. Dans la troisième partie, un journaliste sportif afro-américain vient couvrir un match de boxe à Santa Teresa et en vient à s'intéresser aux meurtres de femmes qui minent cette ville où se trouvent "beaucoup d'usines. Et beaucoup de problèmes". La quatrième partie est consacrée à cette vague ininterrompue de meurtres et de viols de lycéennes et d'ouvrières. La cinquième partie est enfin une biographie de notre mystérieux écrivain allemand, de son enfance misérable, de sa deuxième guerre mondiale, sur le front de l'Est et de sa vocation d'écrivain.
Vous l'aurez compris, 2666 est un roman-monde, un roman total. On y trouve les obsessions coutumières de Bolano (les biographies inventées, l'exil et le déclassement des intellectuels sud-américains en Europe, la bibliophilie compulsive, les histoires d'amour teintées de folie) et plus encore : 2666 est, entres autres, un grand roman policier, teinté de new journalism, un immense roman sur le peuple allemand (on croirait lire Fallada ou Lenz, parfois, avec cette plasticité déconcertante avec laquelle Bolano se coule dans cette histoire qui n'est pas la sienne), un magnifique hommage à Borges et au labyrinthe des livres, un précis tragique de la violence des sociétés sud-américaines qui vaut tous les ouvrages de sociologie. Il est tout cela mais plus encore. Comme le dit un des personnages (à propos d'un autre livre, naturellement, puisque Bolano multiplie les commentaires indirects sur son oeuvre en train de se faire), le roman est composé de parties "avec leur propre unité, mais fonctionnellement reliées par le dessein de l'ensemble" et il faut savoir préférer "les grandes oeuvres imparfaites, torrentielles, celles qui ouvrent dans l'inconnu" où les grands maîtres se livrent "au vrai combat, où il y a du sang, des blessures mortelles et de la puanteur".
Un immense livre sur la littérature, la mort et la frontière ténue entre réalité et cauchemar. Comme si Borges avait écrit un livre de 1000p, dans le style précis et distancié d'Echenoz, en hommage au Voyage au bout de la nuit, à l'Institut Benjamenta, à Au-dessous du volcan, au Dahlia noir et à tant d'autres grands livres que celui-ci contient et dépasse.