Le double album
666, aboutissement du groupe Aphrodite’s Child, est le plus bel album de sa carrière. C’est avant tout le projet de Vangelis Papathanassiou qui s’est consacré uniquement au travail de studio. Troublé par les événements de l’époque (révoltes étudiantes à l’échelle mondiale, guerre du Vietnam, festival rock d’Altamont), Vangelis relit l’
Apocalypse texte ancien de Saint Jean, disciple de Jésus, inclus dans le Nouveau Testament de la Bible. Interviewé, il déclare que les prédictions de Saint Jean sont en train de se réaliser. Il lui vient alors l’idée folle d’adapter ce texte sur un concept album intitulé
666 (chiffre maléfique).
Costas Ferris, poète et cinéaste grec rédige le texte du livret. Sous une immense tente, The Big Circus Troupe avec acrobates, danseurs, éléphants, tigres et chevaux donne un spectacle sur l’Apocalypse. Au même moment, la vraie apocalypse a lieu à l’extérieur. La tente disparaît, les deux spectacles fusionnent et l’action devient alors un combat entre le Bien et le Mal. Pour réaliser ce projet dantesque, Vangelis, en plus des membres d’Aphrodite’s Child, va réunir foule d’artistes de la diaspora grecque chassés par la dictature militaire dont le musicien Harris Halkitis, l’acteur Vannis Tsarouchis et l’immense actrice et tragédienne Irene Papas. Le spectre musical infiniment large va de la musique contemporaine au jazz psychédélique, incluant parfois la musique religieuse.
« Babylon » (cousin grec du
« Pindball Wizzard » des Who), le lyrique
« The Four Horsemen » et le plus apaisé
« The Break » sont des miracles de pop sophistiquée. Les plus jazz
« Hic and Nunc » et
« Tribulation » prouvent une grande dextérité instrumentale. Les superbes
« Seven Bowls » et
« The Lamb » ont été grossièrement échantillonnés en 1991 par Michael Crétu pour son projet dance/new age Enigma.
« Weeding of the Lamb » mixe chants grégoriens et musique liturgique grecque tandis que
« Lament » est un chant plaintif aux accents mystiques. Le très rock
« Do It » se réfère à
Do it de Jerry Rubin, la bible baroque des « Yippies » (hippies politisés de Chicago) et
« Altamont » est un clin d’œil à ce festival rock anti-Woodstock où un jeune noir fut poignardé par un
Hell’s angel. Tour de force de l’album, le morceau de 19 minutes
« All the Seats Were Occupied » mixe sons et extraits de
666 sur fond de jam complexe et hypnotique. Autre titre emblématique, le sulfureux
« ∞
» où Irene Papas comme prise de transe répète inlassablement la phrase « I was, I am, I am to come ». L’auditeur troublé ne peut que penser à un orgasme. Ce titre (improvisation de 39 minutes à l’origine) vaudra à l’album d’être interdit dans certains pays dont l’Espagne et la Grèce.
666 sort en 1972 (le même jour que la comédie musicale
Jésus Christ Superstar ) salué comme un classique du rock progressif émergent. Il préfigure les futurs travaux de Vangelis par son mélange de mélodies soignées et de recherche musicale.
François Bellion - Copyright 2012 Music Story