On peut lire Céline et apprécier les films de Polanski sans forcément épouser leurs conceptions. De même, on peut saluer Noir Désir comme le plus grand groupe de rock français même si son leader s'appelle Bertrand Cantat. La courte discographie du groupe bordelais ne comportant aucune faiblesse, on optera néanmoins pour "666667 Club", peut-être plus mûr que "Veuillez rendre l'âme", plus homogène que "Tostaky" et plus rock que "Des visages des figures". Pourtant, le morceau d'intro (l'instrumental qui porte le titre vaguement satanique de l'album), relève plus du funk et du free jazz que du rock n'roll. Cela dit, les deux chansons suivantes, "Fin de siècle" et "Un jour en France", annoncent la couleur d'un rock offensif au service de textes furieusement engagés qui font mouche immédiatement. A ce titre, la chanson "L'homme pressé" (grand tube de l'album) est un modèle du genre, diatribe contre une société dirigée par les financiers, où l'ombre de Jean-Marie Messier apparaît en filigrane, avec un rythme funky hallucinant et un refrain irrésistible. Ailleurs, la poésie hermétique de Cantat ne déçoit pas, avec des chansons très bien ficelées (A ton étoile, Ernestine, Les persiennes). Si on ajoute des ballades renversantes (Septembre en attendant) et des titres en anglais très réussis (Prayer for a wanker), on peut classer cet avant-dernier disque de Noir Désir au rang de classique du rock français.