Ne cherchez plus : le chef-d'oeuvre parfait du XVIIIème siècle symphonique – je pèse mes mots : au-dessus de Haydn et Mozart – est ici, dans la symphonie n° 5 en si mineur. Tout l'allant échevelé, le goût de la vitesse et de la vivacité, tout l'hédonisme allié à une mélancolie sans nom (« que ce monde finissant est plaisant ! Hâtons-nous et tâchons de sourire même si, et parce que, nous le sentons bientôt perdu »), toutes les contradictions qui traversent et caractérisent la seconde moitié du XVIIIème, sont ici exprimés avec une rigueur et une grâce confondantes : superficialité assumée du mouvement, vitalité surjouée et activisme (gammes ascendantes, rythme binaire sautillant), pour voiler de gaze et de rubans capricieux – en toute lucidité sur le caractère dérisoire, en même temps qu'inévitable cependant, d'une telle réponse à la mort – la profondeur paralysante de l'abîme dès lors que l'on s'arrêterait et qu'on serait ainsi amené à contempler au lieu de se mouvoir et d'agir (brusques dissonances, glissandi descendants ternaires) ; emportement vers l'avant, donc, et en même temps regard éperdu, oblique ou jeté derrière l'épaule, sur tout ce qui sera bientôt absorbé par le néant béant sous nos pas : dans cet embarquement musical pour Cythère, tout le « dramma giocoso » de Don Giovanni, qui définit peut-être l'essence même du XVIIIème finissant (mais a-t-il été autre chose que finissant, dès le début ?), est concentré en quelques minutes, avec une économie de moyens, une efficacité et une précision à faire pâlir Amadeus...
Or cette course vertigineuse au-dessus de et vers un abîme terrible, que Pascal sans doute eût appelée « divertissement » un siècle plus tôt, n'est pas pour autant ici matière à déploration de notre misère, ni à leçon de morale scandalisée par notre vanité : pleine de bizarreries et de « merveilles », de surprises (parfois grinçantes), de motifs d'étonnement amusé (souvent), elle semble plutôt se déployer sous le regard d'un sage à la Sterne, ironique mais tendre, lucide mais pas blasé, sur une folie chaotique des hommes et du monde certes avérée, mais qui ne laisse pourtant pas d'être intéressante, et préférable en tout à l'ennui d'un ordre prévisible et d'une raison pusillanime. C'est la traversée joyeuse et poignante d'une grotte rococo – l'existence ? la conscience ? – striée de lueurs et d'éclairs soudains, de zébrures colorées, de fusées jaillissantes et retombantes, de feux d'artifice et de traînées de poudre (d'escampette, évidemment).
Certes, les 6 symphonies Wq 182 du second fils Bach sont toutes magnifiques, mais vraiment cette 5ème, je crois (et dans la tonalité emblématique du Père !), est un ahurissant concentré de génie : si « inspiration » pouvait encore vouloir dire quelque chose, cela pourrait être ici, tant ce morceau, avec ses lignes si brisées, ne semble pourtant qu'un seul trait de foudre, qu'un seul et long éclair.
Or c'est peu dire qu'Hogwood est à la hauteur : il est, lui aussi, tout simplement éblouissant. Leonhardt, par exemple, dans un enregistrement qui a le mérite de proposer un autre couplage (et tout est bon à prendre chez Carl Philip Emmanuel, trop rarement enregistré, et tenu pour secondaire alors qu'il était un phare pour ses contemporains...), apparaît un peu trop préoccupé de motricité ou d'exactitude chorégraphique : il surarticule, raidit, et finalement uniformise un peu un propos qui perd ses équivoques et ses ambiguïtés vertigineuses. Il en va de même avec Pinnock. Mais le chef historique de l'Academy of Ancient Music, lui, plus inventif sans être moins exact, ne cesse de dérober le sol sous les pieds des danseurs, cultive et provoque partout le VERTIGE, au contraire : en diversifiant sans cesse les attaques, en osant çà et là des glissandi et une onctuosité à couper le souffle, à côté de dissonances brutales et acides, en alternant caresses et coups de trique, sursauts et abandons, il introduit autant de variations soudaines d'éclairage, avec une imagination, une audace, et une volonté créatrice de tous les instants.
Or, à y regarder d'un peu près, cette esthétique assumée du vertige et du vacillement, de bords d'abîme et de précipice, définit certes l'essence du « baroque », du rococo, du Sturm und Drang, et fournit même sans doute un écho bienvenu à nos propres sociétés hédonistes (est-ce le sens de la caducité et de la vanité de tout qui engendre l'hédonisme, ou l'inverse ?)... mais si elle disait bien plus profondément, et surtout, l'essence générale de la musique elle-même, ce « vacillement dilaté », et qui dure ? C'est cette essence, je crois, que Carl Philip Emmanuel, sous la baguette d'Hogwood, laisse entendre ici – en un vertige supplémentaire.