En 1998, cela fait désormais 8 ans que Sonic Youth a signé avec une major-company, dans l'attente d'un succès qui n'est jamais vraiment venu.
L'opportunité de surfer sur la vague grunge/rock alternatif ne se reproduira pas, si bien que le groupe tourne le dos au rock relativement musclé et direct qu'il a visité les années précédentes pour retrouver ses penchants naturels : faire du bruit, maltraiter les guitares et leurs conventions.
Bénéficiant désormais de leur propre studio de répétition et d'enregistrement (Echo Canyon, situé dans
Murray Street), les 4 new-yorkais se lancent dans des improvisations à rallonge qu'ils consignent en partie dans des disques sortis sur leur propre label, la série des Perspectives Musicales de Sonic Youth Recordings (notamment
Syr 2) .
A Thousand Leaves reprend quelques unes des idées développées à ce moment là, en leur ajoutant des parties vocales.
En apéritif, Contre le Sexisme annonce la couleur : sur une sombre et menaçante nappe de bruit statique, Kim Gordon déclame avec son nouveau style, plus parlé que chanté, des paroles mystérieuses. Alice, it's just a kitten. Alice, ce n'est qu'un chaton. L'électricité difficilement contenue bruisse craque et gronde, rappelant les plages les plus audacieuses de
Bad Moon Rising. Sonic Youth en a fini avec la pop et saborde ainsi dès le premier morceau et en connaissance de cause toute possibilité de succès commercial.
Juste après, pourtant, Sunday est le répit pop du disque, démonstration parfaite de rock à guitare idéal, tube en puissance, du pur Sonic Youth dans le texte, mais moins enflammé que par le passé, empreint d'une certaine indolence dominicale même durant son pont noisy.
La fureur irrépressible et l'agressivité de Kim Gordon contrastent avec les morceaux plus apaisés et ondoyants chantés par Lee Ranaldo ou Thurston Moore.
Les morceaux ne sacrifient jamais à la tyrannie couplet/refrain mais s'embarquent plutôt dans de longs périples instrumentaux qui mettent en valeur l'essentiel : les splendides parties de guitares partagées entre subtilités mélodiques, riffs implacablement rock, inspirations géniales, digressions noisy, arrangements atmosphériques.
Les idées soniques se bousculent, dans une ambiance étrangement détendue, sûre de son fait malgré la dissonance désagrégée de certains passages.
A Thousand Leaves est un disque mélancolique et tortueux qui dégage chaleur et sérénité, très loin des sombres œuvres du groupe au tout début des années 80.
Ses saillies radicales ne cherchent pas à bousculer un ordre établi, elles ne font qu'affirmer la suprême liberté du groupe qui peut à nouveau laisser libre cours à ses désirs.
Si les compositions dépassent régulièrement la barre des 7 minutes, les ambiances sont assez variées, entre ballades délicates et agressions sonores. Wildflower, qui commence comme une douce berceuse chantée par Moore, prend ensuite son envol et divague, passe par tous les états avant de retomber sur ses pieds. Hoarfrost, douce ballade aux entrelacs magiques de Jazzmaster ou le sensationnel Karen Coltrane sont les deux contributions de Lee Ranaldo. French Tickler et Ineffable Me offrent un écrin de guitares grinçantes et un peu brouillonnes aux stridences parfois légèrement fatigantes de Kim Gordon. Hits Of Sunshine est une virée jazzy et embrumée, en hommage à Allen Ginsberg, qui tisse de manière assez inhabituelle des motifs apaisés et minimalistes de guitare et d'effets de modulation sur un riff répétitif de basse. Female Mechanic Now On Duty est exceptionnelle, un numéro d'équilibrisme entre ses différentes parties, férocement sauvage, en tension bruitiste, ou apaisée, la meilleure contribution de Kim Gordon à l'album.
Après un Snare, Girl apaisé tout en retenue, qui voit encore les trois guitaristes s'amuser avec leurs pédales d'effet et Thurston Moore faire son numéro de charme, Heather Angel est une conclusion extrémiste et heurtée crachant son venin aux oreilles des quelques retardataires qui n'auraient pas encore compris que le groupe n'est définitivement plus là pour plaire au plus grand nombre.
Un des meilleurs disques du groupe au cours des années 90, annonciateur d'une certaine maturité instrumentale et précurseur des albums réalisés avec Jim O'Rourke, A Thousand Leaves défriche de nouvelles pistes et vient semer le doute chez qui pensait Sonic Youth condamné à courir après sa jeunesse. Il est surtout le témoignage de la vitalité et de l'importance de ce groupe, alors plus de 15 ans après sa formation.