Si l'on analyse l'imposante carrière de Renaud, on peut y distinguer quatre périodes. D'abord la période "loubard", qui inclut les albums de jeunesse, dont "Place de ma mob" et "Marche à l'ombre" constituent les sommets. Ensuite la période "succès", qui marque l'apogée du chanteur énervant en terme d'inspiration et de popularité (citons les albums "Morgane de toi" et "Mistral gagnant"). Avec un peu de méchanceté (mais qui aime bien châtie bien), je qualifierai la dernière période ("Boucan d'enfer" et "Rouge sang") de période "noire", tant Renaud semble avoir perdu sa plume en même temps que sa voix. Avant ces disques inutiles (mais pourtant très bien vendus), on remarque deux albums discrets, mais majeurs, qui forment à mon sens l'avant dernière période du chanteur: "Marchand de cailloux" et "A la belle de mai", que je qualifierai d'albums de la maturité, avec des textes gagnant en subtilité et des compositions lorgnant vers l'acoustique.
On s'attardera sur "A la belle de mai" (1994), que l'on peut sans hésiter qualifier de meilleur album de Renaud. Les textes représentent la quintessence de sa philosophie, avec un regard plus nuancé (le manichéisme était un peu son péché mignon). Dès la première plage (La ballade de Willy Brouillard), l'auteur de "Où est-ce que j'ai mis mon flingue?" nous surprend en traçant le portrait émouvant et compassé d'un petit flic de banlieue, dont la vie n'est pas plus rose que celle des délinquants qu'il traque. Leur ennemi commun est l'état, les grands de ce monde, les "gangsters du pouvoir". Ce thème apparaît en filigrane dans "A la belle de mai" (portrait ironique de Tapie), et surtout dans "Adios Zapata" et "Lolito lolita", deux modèles de chansons engagées. Les institutions comme l'armée et l'église sont toujours brocardées, mais au détour de textes poétiques et de musiques tendres (Le petit chat est mort, La médaille), de sorte que le message passe encore mieux. Au rayon des chansons plus personnelles, on est séduit par "Cheveu blanc", où Renaud poursuit les chroniques de sa vie intime, commencées avec "Chanson pour Pierrot" et "En cloque". Ici, c'est un regard lucide et amusé sur la fin de sa jeunesse, à travers l'apparition de son premier cheveu blanc. Enfin, on reçoit avec plaisir des nouvelles de Lolita, aujourd'hui collégienne (C'est quand qu'on va où?) et en proie aux premiers flirts (Mon amoureux). Deux chansons irrésistibles, où Renaud parle au nom de sa fille, procédé qui avait fait mouche dans "Marchand de cailloux". Enfin, comme point culminant de cette excellente cuvée, on retiendra "Son bleu", peut-être la plus belle chanson de l'album, qui évoque avec pudeur la fin du monde ouvrier. Bernard Lavilliers approfondira ce thème avec "Les mains d'or".
Renaud constate que le monde a changé: les policiers ne sont plus forcément antipathiques, les chômeurs ont remplacé les prolos, les généraux assassins ne sont plus que des statues. Renaud a changé aussi (son premier cheveu blanc). Lolita également (son premier amoureux). Et le public de Renaud un peu aussi, puisque "A la belle de mai" sera son album le moins vendu. Raison de plus pour le réécouter!!!