Sidney Lumet est un cinéaste inégal, aucun doute là-dessus. Longtemps stigmatisé par les tenants du style tapageur qui se met en avant (que je peux aimer aussi beaucoup, là n'est pas la question), Lumet n'a pas eu les faveurs de tant de cinéphiles que cela. Pourtant, on peut penser qu'il a laissé parmi les plus grands films américains des années 70 et du début des années 80, essentiellement
Dog Day Afternoon / Un Après-midi de chien,
Serpico et
Le Prince de New York, auxquels on pourrait ajouter
Network et Daniel (disponible seulement en zone 1).
Seulement voilà, Lumet vient de la télé, ce qui est toujours un mauvais point aux yeux de certains - mais rien que dans cette génération, c'est le cas d'Arthur Penn, John Frankenheimer, Robert Mulligan, Sydney Pollack, etc. Et surtout, Lumet a donné raison à ses détracteurs en réalisant un bon nombre de films bâclés, parce que dans les années 80 et 90 il fallait bien tourner et que la règle passée à Hollywood (un film pour eux, un film pour soi) est peu à peu devenue un film pour soi quand c'est possible d'imposer un projet à des financiers décérébrés. Pourtant, dans les années 80 et 90, Lumet a tout de même réalisé des oeuvres réussies, comme
Q&A / Contre-enquête par exemple, et il a même réussi un formidable retour en forme ces dernières années avec
Before the Devil Knows you're Dead / 7h58 ce samedi-là (voir mon commentaire sur ce film).
En 1988, il signait Running on Empty / A bout de course, très beau film beaucoup trop méconnu, même s'il a aux Etats-Unis les faveurs des admirateurs de River Phoenix, qui allait disparaître en plein essor quelque temps après. Disons-le tout de suite, on pourrait dire que ce film ne fait pas partie des plus grands de Lumet, au sens où la mise en scène, si elle est adéquate, ne semble jamais particulièrement inspirée. Cela étant, comme toujours avec lui, elle est conçue pour mettre en valeur le sujet et les acteurs et y arrive parfaitement. Comme l'écrivent Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon dans
50 ans de cinéma américain, c'est un des rares films politiques des années 80. Ou plutôt c'est un film de famille, qui fouille un conflit émotionnel, mais né d'un contexte et d'une situation politiques particuliers (voir synopsis). La question de comment solder les années 60 et la contestation, en particulier de la part de ceux qui ont été en première ligne, jusqu'au drame (ici, le couple Pope, responsables d'une explosion qui a accidentellement causé la mort d'une personne), est ici intelligemment dramatisée via le personnage du fils adolescent dont ce n'est pas l'histoire, qui grandit et qui est de plus en plus partagé entre la fidélité à sa famille et la volonté de faire sa vie et devenir pianiste. River Phoenix est très bon en adolescent aussi raisonnable qu'écorché, même s'il est évident qu'il devait encore raffiner son jeu. Mais ce sont Judd Hirsch et surtout Christine Lahti qui sont exceptionnels dans le rôle des parents, et l'on ne peut que féliciter Lumet de les avoir choisis et si bien dirigés. Au total, un film qui vaut par son sujet, fort bien traité, sans didactisme, et ses acteurs. Mais quand on y regarde bien, également par les choix de son metteur en scène, qui s'efface comme souvent pour faire naître une émotion simple mais tenace.
Depuis la première publication de mon commentaire, A bout de course est ressorti en salle et a connu un grand succès pour la reprise d'un film assez récent. Ce film injustement délaissé a ainsi gagné de nombreux spectateurs, qui, touchés au coeur, ont souhaité le faire connaître à des amis. Ce qui a également relancé les ventes du dvd, alors qu'il ne s'était jusque là vendu que modestement, tant et si bien que
l'édition française du dvd est à présent épuisée. J'en suis évidemment ravi, et souhaite à bien d'autres de découvrir et de faire connaître ce film qui sait émouvoir de la plus belle façon.
Pour ce faire, en attendant un retirage de l'édition française, sachez que vous pouvez sans problème vous porter sur
cette édition anglaise. La copie est la même - honnête - et elle propose les mêmes pistes sonores et sous-titres: anglais et français.