Le génie de Queen c'est d'avoir su mélanger sans complexe le grotesque et le sublime. Avec cet album, cette science alchimique de la pièce montée, cette cuisine au beurre et à l'huile prend toute sa saveur : les critiques seront écoeurés, mais le public en redemande !
Les chiffres sont éloquents : plus de quatre mois d'enregistrement, six studios différents, un budget hollywoodien, un disque certifié platine un peu partout et "Bohemian Rhapsody" qui truste la tête des charts britanniques pendant neuf semaines !
Musicalement, "A Night At The Opera" représente une sorte de sommet indépassable : en dépit du métal en fusion de "Death On Two Legs" ou de "Sweet Lady",les gimmicks hard-rock flamboyants sont mis sous l'éteignoir, au profit de morceaux de music-hall à la satire réjouissante (pas très éloignés après tout d'un Ray Davies) comme "Lazing On A Sunday Afternoon".Ailleurs, c'est le versant progressif grandiloquent qui reprend le dessus sur "39"ou sur les huit minutes de "The Prophet's Song".Le bassiste John Deacon, fin connaisseur du son de la Tamla-Motown y va même d'un "You're My Best Friend" épatant. "Seaside Rendez-Vous" est une perle trop méconnue : superbe ballade introduite au piano romantique, et qui évoque autant Elton John, McCartney ou Phil Spector, c'est alors complètement inédit ... et parfaitement gonflé !
Enfin, il y'a bien sûr "Bohemian Rhapsody", long de six minutes anthologiques, divisé en trois parties égales, pastichant l'opéra, piétinant le hard-rock à la Led Zep, convoquant le progressif à l'asile : finalement, le rock -genre prolétarien par excellence- s'empare de l'opéra, genre bourgeois ultra-codifié, pour en faire ce morceau absolument jouissif, à la fois summum parodique et romantisme exacerbé. Le tout se termine par le petit instrumental "God Save The Queen", sur lequel les Pistols iront cracher dans quelques mois, et que Queen se contente d'asperger de chantilly rose ... grotesque ? oui, mais sublime aussi ... et quelle virtuosité, s'il vous plait !