CHRONIQUE DE HERVE PICART MAGAZINE BEST OCTOBRE 1981 N° 159 Page 89
13° Album 1981 33T Réf : Vertigo 6302 162
Ce nouveau Genesis a trois faces, deux en vinyl, la troisième étant celle des fans du groupe, probablement impayable d'étonnement, qui se demanderont s'il s'agit vraiment là du nouvel album de leur groupe favori. Et ils auront raison car "Abacab" n'est pas le nouveau disque de Genesis, mais le premier disque d'un nouveau Genesis, d'un autre groupe. Mike, Tony et Phil ont en effet voulu rompre totalement avec ce groupe un peu trop prévisible qu'était Genesis et sont pour cela partis dans des voies musicales où vous n'auriez jamais pensé qu'ils puissent s'aventurer. La rupture est aussi totale qu'elle peut l'être sur tout ce qui était sujet à changement. Bien sûr, vous retrouverez une voix familière, et deci-delà des couleurs mélodiques usuelles, mais la plupart du temps vous perdrez pied devant ce qui est la plus culottée des remises en question qu'un groupe de rock installé au sommet ait osé assumer. C'est réellement l'heure du grand chambardement , et la première écoute est un moment plutôt déroutant.
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Mais après, si vous n'êtes pas de ces fans bloqués qui ne veulent rien changer, vous allez tomber amoureux de ce disque bien plus profondément que de ses prédécesseurs. "Duke", le dernier en date, séduisait immédiatement, parce qu'il reconduisait des stratégies adorées avec une force décuplée, et même une certaine hargne acide née des amertumes de Collins. Au bout de dix écoutes , l'album devenait cependant un "Genesis de plus". Celui ci agit tout différemment. Il commence par déranger, puis, s'impose, lentement, puis de plus en plus fort, parce qu'il nous invite à une vraie découverte. Genesis a en fait renoué avec l'invention. Il a aussi changé de définition. Auparavant, Genesis était synonyme d'une musique bien définie, qui portait sa marque de fabrique, du breveté assumé par quelques individus que l'on confondait aisément à leur création. A présent, Genesis a renoncé à être cette musique connue d'avance. Il est la collaboration de trois personnages qui ont décidé d'aller là où ils en ont désormais l'envie, sans s'en tenir à une seule voie toute tracée. Avant, l'on vous invitait au pays de Genesis, petite principauté à part. Désormais, voici les aventures de trois musiciens à la découverte du monde rock. Genesis n'est plus un, il se multiplie au gré des contrées qu'il aborde, sans timidité, sans scrupules.
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Le morceau d'ouverture, « Abacab«, est une première surprise. On se croirait davantage dans le dernier Foreigner que chez Genesis. La guitare glapit, Banks semble avoir oublié sa science de l'arpège dansant pour écraser ses notes. Le groupe renoue ainsi avec la sourde et élémentaire magie de groupe des sixties comme les Doors, où guitare et orgue se cherchaient à d'improbables dialogues, sans le fard d'arrangements envahissants. C'est dru, implacable, mais le thème s'avère diablement insinuant, d'où son choix pour être single en Europe, un choix déjà récompensé dans les charts et sur les radios.
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L'on est loin du Genesis de « Duke » ou de « Foxtrot », mais étrangement, la pression est telle qu'elle ne laisse nulle place aux regrets. Mike Rutherford vous racontera dans le prochain numéro l'histoire de ce morceau étrange. Déboule alors « No reply at all » et c'est une nouvelle révolution de palais. Les cuivres d'Earth Wind & Fire claironnent pour une singulière sarabande du plus funky. C'est un total renversement de l'histoire ; Phil Collins avait défrayé la chronique en arrangeant à la sauce du Rhythm'n'blues le « Behind the lines » de « Duke ». Sans doute enhardi par le succès de la chose, c'est à présent le trio tout entier (le morceau est collectif) qui s'engouffre dans la jungle moite et cuivrée du funk. Là encore, la surprise est aussi complète que la réussite, et les interventions sinisantes de Banks n'ont pas fini de vous graviter dans le crâne. En deux morceaux, Genesis s'est en même temps renié et refait, et vous ne comprenez plus rien à cette histoire abacababrante, si ce n'est qu`elle est tout à fait excitante. Mais vous n'êtes pas au bout de vos émotions.
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« Me and Sarah Jane » signé Tony Banks, commence un peu comme « In the air Tonight » avec sa batterie synthétique Roland (décidément, Phil et son album solo ont opéré un déclic décisif), puis s'engage sur un rythme de fête foraine goguenarde jusqu'à une apothéose qui renoue, quand même , avec les fastes ordinaires de Genesis, non sans vous avoir auparavant égaré dans les enchevêtrements d'une composition toute en sinuosités, en déhanchements chaloupés, en contorsions mélodiques. Banks, même seul, suit le mot d'ordre imposé au groupe entier ; se perdre pour mieux se retrouver. Ce qui est on ne peut plus amplifié par l'étonnant « Keep it dark », peut être futur single (il y en a en effet plus d'un sur cet album) qui s'embarque dans un riff chaviré par une batterie en contretemps et vous fait croire que vous êtes en train d' écouter un Only Ones ou un Saints, rien que ça. Digne conclusion à une première face turbulente en diable, où pas un seul morceau n'a l'air d'être le frère de l'autre, où Banks, Rutherford et Collins s'ingénient à jouer comme jamais ils ne l'ont fait, avec des sonorités plus proches de la ventouse que du satin, et où seule la longueur conséquente des morceaux rappellent qu'il s'agit quand même de Genesis.
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On se retrouve en terrain plus familier avec l'intro de « Dodo », emphatique et bousculée à souhait par les tourbillons de coups de Collins, qui nous ramène au ton de « Duke ». Mais pas pour longtemps. Soudain nos habitudes se dissolvent à nouveau par un break assassin qui nous précipite dans l'écume ondoyante d'un reggae suavement funky sur lequel Phil métamorphose totalement sa voix comme Gabriel sur « Moribund the burgmeister ». D'ailleurs, Phil effectue tout au long de l'album une réelle prouesse vocale et montre qu'il n'a pas fini de nous séduire dans ce domaine. Sur ce pseudo-reggae aux oscillons sophistiquées, il s`en donne particulièrement à caeur joie, jusqu'à ce que « Lurker », enchaîne sans crier gare, nous expédie un motif totalement insensé de Banks, syncopé, coassant, une péripétie qui fait de ce titre l'un des probables morceaux de bravoure scénique du prochain show. Vous voudriez crier grâce, mais c'est trop tard. Voici déjà « Whodunnit » une ahurissante comptine new wave, avec rythmique en mèche de punk, vocaux en cycle et mots qui se mordent la queue. Un vent de folie souffle, et ce n'est pas le moindre charme de ce disque que de faire s'agiter en bacchanale ces trois jeunes gens trop sages.
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Pour vous remettre, vous aurez quand même toute la fin de l'album qui nous emmène vers de moindre ressacs. Avec « Man in the corner », morceau de Phil Collins, et frère jumeau de « In the air Tonight » pour la forme, on atteint un sommet émotionnel d'une grande intensité; La voix n'en finit plus de vibrer sur un tapis de percussions électroniques ourlé de synthétiseurs feutrés. Là encore, Genesis tient un hit single potentiel. Puis Rutherford est le seul à oser nous gratifier d'un morceau à l'ancienne, avec arpèges de guitare et solo cosmique, et, ironie de l'album, c'est le morceau traditionnel de Genesis qui paraît être en marge du disque, ce qui ne l'empêche nullement d'être magnifique. Et le tout de s'achever sur « Another record » qui n'est pas non plus sans apporter quelques péripéties avec notamment un harmonica qui vient ululer à nos oreilles. Comme vous le voyez , voilà de quoi alimenter de nombreuses écoutes avant de pouvoir prétendre bien connaître la chose. Et si vous n'êtes pas encore rassasiés, vous pourrez rester perplexes devant la pochette, d'un design lui aussi novateur (et multiple puisque « Abacab » sera disponible sous quatre pochettes différentes, véritable cauchemar pour le fan collectionneur).
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Après ce pied-de-nez à lui-même, Genesis attend bien sûr, et avec un petit sourire aux lèvres, les réactions de son public. Pour ma part, je trouve que c'est de loin le disque le plus passionnant que le trio ait fait depuis longtemps, qu'il est de ces disques qu'on n'épuise pas facilement, et qu'il est la meilleure preuve apportée par le groupe de sa propre vitalité. Qu'il l'aime le suive.