« La mort est une formalité désagréable, mais tous les candidats sont reçus » (Paul Claudel). Syllogisme implacable ne soulevant a priori aucune remontrance de la part des trépassés ! D'autres hominidés, consistants et charnus, rechignent à croire que chaque instant de la vie est un pas vers la mort. Oublier qu'on est mortel, savoir que la vie s'égrènera ad vitam aeternam confine-t-il au merveilleux? Douce béatitude ou furieuse mélancolie que la vie éternelle? Plonger son regard dans un roman noir de Thierry Jonquet tend, de prime abord, à ne pas accréditer la thèse de la vie sans détresses. Méfiance donc à l'égard de la vie à perpétuité...
Ode à la tristesse, Ad Vitam Aeternam s'empare du destin de quelques personnages en les acculant à la faillite de leurs émotions, de leurs sentiments, et en les vautrant dans un dédale inextricable de désillusions amères.
Anabel, infirmière bannie et reconvertie assistante dans une boutique de tatouage, côtoie monsieur Jacob, entrepreneur dans les pompes funèbres, bon samaritain et figure cardinale du roman. Oleg, sicaire irradié et condamné, noue une relation professionnelle avec Margaret Moedenhuik, infirme mutilée en quête d'informations sur la personnalité étrange de son bourreau dénommé Ruderi, vieillard grabataire sur la voie de la rédemption. Ces personnages, dépeints avec réalisme, sont confrontés à l'âpreté et à l'opacité de confidences insoupçonnables. La voie du roman noir dévie vers le fantastique, imprégnation suscitant d'autres mystères (sur la régénération des hommes, sur l'origine et la teneur du bouleversement biologique...).
Si l'ouvrage est incontestablement maîtrisé, tant au niveau du style, de la conduite de l'histoire que de la personnification de la souffrance, il n'en demeure pas moins que l'intrusion du surnaturel dans le cadre réaliste de l'histoire, si elle ne manque pas d'intérêt, suscite de la frustration liée à la légèreté insufflée. Il convient, à mon sens, de faire sienne cette déviance de la normalité sans s'interroger sur le phénomène, sans réfléchir à son introduction ni à ses implications futures. De plus, la fin du récit me semble hâtive et confère à l'ensemble un goût d'inachevé (Quid des destinées des personnages, fors celles d'Annabel et de Jacob? Pourquoi monsieur Jacob s'investit-il dans sa mission d'ange-gardien d'Annabel?).
En définitive, un récit teinté de fantastique bien mené, non dénué de suspense, amenant le lecteur à s'interroger sur la complexité de la vie mais qui n'aborde la question de l'immortalité, de l'éternité que sous la forme de l'ébauche.