Adolphe Biarent, (1871-1916): "Trenmor", Symphonie en ré mineur, deux Sonnets pour violoncelle et orch, d'après José-Maria de Hérédia, Orch. Philh. de Liège, P. Bartholomée, 1995, 1 CD Musique en Wallonie.
L'artiste modeste n'est pas souvent bien inspiré, en dédaignant les louanges. Public et critiques le prennent au pied de la lettre et se hâtent de hausser les épaules. Tandis que celui qui claironne son génie finit toujours par attirer l'attention et par trouver des trompetteurs pour le suivre ou le précéder.
Après des débuts prometteurs, mais sans être précoce, (Prix de Rome en 1901, à son premier essai, fait exceptionnel), et le périple européen qui s'ensuit, Adolphe Biarent, plutôt que de tenter sa chance à Bruxelles ou Paris, choisit de retourner dans son pays natal, à Charleroi, ville houillère et industrielle. Il se tuera à y créer une vie musicale digne de ce nom, ne composant que pendant les vacances académiques. Et sa renommée ne dépassera pas la région.
La sortie de ce CD en 1995 fit grand effet sur la critique. Qu'un musicien de cette trempe, de cette probité, de cette envergure, ait pu tomber dans l'oubli semblait inconcevable. Et pourtant, après le feu de paille de l'événement, Biarent y retomba dans cet oubli, et c'est d'une insoutenable injustice.
Comme toute sa génération, le compositeur revendique l'influence de Franck et de Wagner. Par contre il reste insensible aux séductions debussystes. Très estimé de Vincent d'Indy, qui dirigea sa Rapsodie wallone en 1919, en hommage au musicien trop tôt disparu, Biarent s'en inspire sans l'imiter dans son Poème symphonique "Tenmor", tiré d'une légende d'Ossian.
Sa symphonie, très inventive au niveau rythmique, est d'une orchestration riche, complexe et forte, ne devant rien ni à Brahms ni à Strauss, et dont le souffle, impressionnant sans rien de déclamatoire, se maintient jusqu'à un finale d'une forme très personnelle.
Les deux sonnets pour violoncelle et orchestre d'après Hérédia, dont le premier traduit le très beau "Réveil d'un dieu", célébrant la résurrection d'Adonis, révèlent un veritable sens poétique, profond, d'une délicatesse sans mièvrerie, et qui s'exprime avec une exceptionnelle sûreté. De plus, quelle belle idée que celle de transcrire la poésie en musique pure, de ne pas s'en servir comme d'un support ou d'un dédoublement du texte ! Faire de la musique la traduction du poème, comme la transcription d'une musique en une autre !
Un CD dont le retour au catalogue s'impose.