Lorsque l'équipe de Steve Hogarth se retrouve en studio pour accoucher du successeur de l'éblouissant « Brave » sorti un an plus tôt, le moral n'est pas spécialement au beau fixe. Les chiffres de ventes de cette pierre angulaire pourtant incontournable de leur carrière ne sont décidément pas au plus haut malgré les presque trois années de gestation (et d'efforts) et ses qualités d'écriture tout bonnement époustouflantes.
Marillion se cherche alors sans vraiment se retrouver. Le revirement pop des « Seasons End » et surtout « Holidays In Eden » ont déconcerté les fans qui les avaient encore suivi après le départ de Fish. « Brave » devait être une sorte de retour au source, une cure de jouvence, une renaissance.Mais voilà, les fans de la première heure n'étaient pas revenus et leurs remplaçants se faisaient dangereusement désirer. L'heure du bilan a sonné pour le groupe et c'est presque sous la contrainte et la mort dans l'âme qu'ils retournent plancher sur ce nouvel album qui sonnera le glas de leur contrat chez EMI, à peine plus d'un an après la sortie du précédent. C'est donc plutôt surpris et sans attente particulière que les « ultra » passèrent à la caisse pour acheter ce disque fait dans l'urgence, à la pochette surprenante sinon déconcertante et ses huit (seulement) titres énigmatiques.
Les premières écoutes sont pourtant encore plus déconcertantes que l'impression laissée par le design de la pochette. Encore plus, même, que les sirènes de bateau qui hantaient les premières mesures de « Brave ». Les premières notes de « Gazpacho », épurées, voire même simplistes, de Steve Rothery à la guitare auxquelles répond dans la foulée une ligne de basse très classique de Pete Trewavas laissent plus que sceptiques quant à la suite. Le « Cannibal Surf Babe » et ses accents West Coast des années 60 est presque une injure : mais que s'est-il passé ? Vouloir se débarrasser d'un contrat de maison de disque devenu encombrant justifie t'il un tel suicide musical ? Mais en fait de suicide, c'est là que se trouve cette renaissance tant attendue. Elle passera pourtant totalement inaperçue...
Passé un « Beautiful » diaphane, limpide mais un peu convenu, c'est dès « Afraid Of Sunrise » qu'on entre dans le vif du sujet. L'œuvre se libère alors et offre progressivement ce qu'elle ne dissimulait qu'aux oreilles néophytes ou impatientes : un véritable orage, sourd et grondant sous des allures faussement guillerettes. Pour qui veut se donner la peine de le comprendre et de l'écouter, « Afraid Of Sunlight » délivre un message d'une noirceur aussi dure que sublime : celui de l'injustice suprême de la déchéance ou de la mort qui vient frapper en pleine gloire, là où elle est encore plus sournoise, plus cynique, plus implacable. A l'image d'un boxeur, (Tyson ? Jack La Motta ?) englué dans une sordide histoire de violence conjugale et incarcér au faîte de son art. De Senna s'écrasant à 300 Km/h dans les rails en béton du circuit de San Marino « At such speed, Things fly ».Et on l'accompagne, bien au-delà de la vitesse, dans un voyage indolent, où la douleur et la peine n'existent plus, comme porté par les anges de cette pochette dont le message devient soudain limpide. Même « Cannibal Surf Babe », dédiée à Brian Wilson, devient évidente : ce n'est plus une plage idyllique d'adolescents imberbes et insouciants qui est décrite ici mais un été hors du temps, étouffant et infernal, plombé par l'acide. Celui-là même que les « garçons de la plage » s'enfilaient en douce, derrière les caméras pour mieux dissimuler la fausseté de leurs sourires et leur désinvolture. Tout ici n'est qu'éphémère et précaire.
« King » ? Dédié à Michael Jackson ? Kurt Cobain ? Elvis Presley ? On est très loin du Elvis flamboyant mais plus proche du roi décati, décomposé et ventripotent, rongé par l'alcool et la dépression, l'ombre même de ce qu'il fit semblant d'être pendant toutes ces années. Roi de quoi ? De qui ? De rien du tout !
A l'image d'un groupe qui jadis, remplissait les stades...
On ressort de l'écoute de ce disque aussi transformé qu'épuisé, abasourdi, désemparé. Comme rejeté tel une épave sur cette plage maudite après avoir été porté par ses vagues si haut qu'on aurait presque pu toucher le soleil.
Marillion, groupe maudit, lourd d'un passé inégal et incompris, n'aura pour récompense que l'estime de ses fans les plus fidèles et d'une certaine presse rock impartiale et respectable (le très sérieux magazine britannique « Q » considérera à juste titre « Afraid Of Sunlight » comme une des très rares œuvres musicales majeures de cette fin de siècle).
Steve Hogarth écrivit à l'occasion de la sortie de la réédition remasterisée de l'album en 1999 que ce dernier était ce qu'ils avaient enregistré de mieux. On était en effet en droit d'attendre quelque chose d'un peu plus magique lors de la sortie de « This Strange Engine » en 1997. Las !
Cela dit, on attend toujours aujourd'hui...