C'est une rétrospective de la musique africaine moderne. Ne demandez donc pas de sources anciennes. C'est un peu regrettable, mais c'est un choix qui se soutient d'une certaine façon. Donc pas de musique de la circoncision ni de mariage. La deuxième remarque formelle est que le continent est coupé en six zones géographiques avec trois CD chacune : Afrique occidentale, Afrique méridionale, Afrique orientale, Afrique centrale, Afrique du Nord, et Afrique lusophone. C'est une excellente présentation car il y a vraiment une certaine unité dans ces zones. La zone la plus problématique est l'Afrique orientale car elle inclut l'Ethiopie qui a une toute autre tradition que le Kenya. Mais le choix reste judicieux.
De très nombreux titres dans la plupart des régions sont en langues ex-coloniales et ont des sujets qui sont plus politiques que l'on pourrait s'y attendre ? La chanson, la musique est un outil de communication en Afrique et est utilisé de cette façon couramment. Quand la chanson est dans une langue africaine, nous ne comprenons pas toujours ce qu'elle dit mais avec un peu d'éducation on apprend à comprendre et j'ai entendu pas mal de chansons sur Lumumba au Zaire en son temps, ainsi que des chansons chantant les présidents en place dans de nombreux pays. Il n'est pas rare qu'une chanson d'occasion soit composée pour un événement politique ou social. La musique a toujours une dimension sociale en Afrique, même si moins en Afrique du Nord ou la musique est souvent religieuse originellement et les évolutions comme le Raï ne sont pas toujours appréciées à leur juste valeur.
Mais ce que je préfère dans cette musique c'est la polyrythmie très systématique, qu'elle soit directement exprimée par deux rythmiques dans la chanson ou qu'elle soit comprise, sous-entendue dans le chant, dans un rythme qui transpire de la chanson comme la sueur d'un coureur de fond au Kenya. Cette polyrythmie est ce que l'Afrique a apporté de plus riche au monde de la culture universelle. Ce triomphe dans la musique dite populaire du monde entier, et en particulier du Rock et de toutes ses églises, chapelles et cathédrales est venu du mariage de la musique africaine avec la musique européenne en Amérique du Nord du temps de l'esclavage et de sa suite après l'émancipation, avec échange d'instruments et invention de la batterie, l'instrument de la polyrythmie. On ne pourrait plus imaginer le monde musical sans cet héritage africain dans nos partitions et nos pratiques.
Si vous suivez cette musique et ces rythmes, bous entrerez dans un autre monde, le monde du Vodun, le monde de la rythmique si rapide qu'elle signifie une transe, un enfermement dans ce rythme et votre entière hypnose par ce rythme. Comme dit Johnny Cash, « Get the rhythm when you get the blues », et ce rythme vous remettra sur pied car il vous fera toucher le ciel et caresser votre âme dans le sens du plaisir sans lequel la vie n'est plus la vie. Certains me diront que c'est un paradis artificiel. Peut-être mais je ne regrette pas une seule minute de la danse que j'ai pratiqué sur ces rythmes fous. Je me rappelle un soir de bal de Homecoming dans une High School où j'enseignais à l'époque en Caroline du Nord, la première année de l'intégration raciale de l'école, le cercle qui se forma quand j'ai pris les rythmes africains de la musique de l'orchestre de Black and Soul. C'était un blanc qui osait être plus noir que la nuit. Pas si simple à vivre mais parfaitement aisé à éprouver le vertige qui vous prend alors.
Pratiquez la musique africaine comme si c'était naturel, parce qu'elle est naturelle et vous ne vous en lasserez jamais. Il y a au plus profond de chacun de nous un Black Minstrel qui se cache, mais il suffit d'un rythme, il suffit d'une musique, pour tomber tous les oripeaux blancs de peau que nous portons pour n'être plus que des hommes et des femmes dans l'immense humanité qui nous appartient parce qu'on lui appartient et que personne n'a le droit de la couper en tranche sociale, nationale ou raciale, car ce serait nous castrer, nous émasculer, nous stériliser de ce qui est notre sang le plus profond, celui qui coule directement du c½ur au cerveau. Je suis de la couleur de la musique que j'écoute et je change de couleur comme un caméléon dès que je change le CD sur la platine. Et je suis heureux comme un poisson dans le ciel ou un oiseau au plus profond d'une rivière. Je veux à jamais m'étouffer dans l'eau de ce fleuve de vie et me noyer au plus haut de ce ciel de spiritualité.
Dr Jacques COULARDEAU