Cet opéra de Haendel a un réputation mythique. Il en existe plusieurs versions. Celle-ci est remarquable dans le fait qu'elle a conservé un soprano mâle pour Narciso, et deux altos mâles pour Nerone et Ottone. Le résultat est admirable et a peu à voir avec les productions qui ont remplacé les altos mâles par un ténor pour Nérone et un baryton pour Ottone. Il existe même une version avec en plus Narciso chanté par un ténor. C'est donc le grand honneur de Malgoire d'avoir rétabli la version originale qui s'était perdue dans les coulisses du 19ème siècle quand les castrats avaient disparu.
Il faut d'abord parler de la musique. C'est là probablement un des meilleurs opéras de Haendel. Sa musique est créative en diable pour son siècle et encore pour aujourd'hui. Chaque instrument a son originalité et il sait les fondre en un ensemble qui conserve les particularités de chacun au lieu de faire une bouillie homogénéisée. Malgoire est un des chefs d'orchestre les plus à même de rendre cette particularité. Son désir d'en revenir à la version originale va dans ce sens et cela est supérieur à toutes les tentatives fondées sur une réécriture supprimant les voix de soprano et altos mâles. Le tout est d'une beauté sensible.
Le second élément à noter est l'intrigue. Elle est simple et connue. Claudius allant mourir, Agrippine fait des pieds et des mains pour imposer son fils Néron contre le favori de Claudius, Othon. Elle élimine celui-ci en faisant savoir à l'empereur qu'Othon ne tient pas sa promesse de céder Poppée. Il devient un traitre et est menacé de mort. Othon avait accepté le trône à condition de céder Poppée.
Agrippine doit ensuite se débarrasser de Poppée que son propre fils, Néron regarde avec des yeux lubriques. Mais quand Othon accusé de traitrise se voit rejeté de tous, y compris de Poppée, il fait machine arrière et reconquiert Poppée. Claudius essaiera une dernière tentative de punir Othon en donnant Poppée à Néron et le trône à Othon, mais Agrippine a eu le dessus dans les coulisses et Claudius cède. Pour arriver à ses fins Agrippine aura du fesser Néron quand il est venu lui demander son aide pour conquérir Poppée qui venait de le rejeter, et ensuite de charmer Claudius pour qu'il accepte de ne pas retenir Poppée. Claudius alors cède le trône à Néron et Poppée à Othon. La paix romaine triomphe.
Néron apparaît dans cette production, avec son costume zébré vertical de raies bordeaux virant au violet alternant pâle ou profond, et sa perruque de même couleur, comme un jeune homme en colère révélant ce qu'il sera plus tard après avoir été un adolescent à peine pubère et profondément lubrique tout du long.
Certains disent que c'est le triomphe de l'immoralité. Cela est une interprétation moderne qui a peu à voir avec le 18ème siècle, même anglais. Il s'agit d'une intrique d'opportunisme politique dans une dictature. Quand le choix du successeur d'un dirigeant est le fait d'une seule personne, qui plus est ce dirigeant, toutes les intrigues possibles deviennent une banalité. On peut trouver cela immoral. Mais l'est-ce plus que la manipulation des masses par les médias interposés dans une démocratie élective ?
A ce niveau le personnage de Néron est une parfaite illustration de l'opportuniste politique sur base de l'adolescent capricieux qui ne prend jamais un non comme une réponse à ses exigences, sexuelles bien sûr. C'est la voie la plus sûr pour produire un pervers tyrannique qui aimera torturer ceux qu'il aimera au point de les haïr.
Mais la plus grande valeur de cette production c'est bien sûr les voix.
Que Narciso soit chanté par un soprano mâle donne au duo avec Agrippine du début une dimension imprévue, car il a le même registre qu'Agrippine mais avec des harmoniques sexuelles fortement différentes. Il court à petit pas autour d'Agrippine, de façon quasiment efféminée, et cela le transforme en une espèce de caniche tournant en jappant autour de sa maîtresse. Cela n'est possible qu'avec cette voix. Malgoire en joue pleinement.
Qu'Othon soit chanté par un alto mâle permet des effets similaires par contraste avec la voix de soprano de Poppée dans les nombreuses confrontations entre eux. Othon a un registre légèrement plus bas que Poppée mais des harmoniques sexuelles fortement différentes. Cela permet à Othon de prendre un ton extrêmement triste et presque larmoyant, on pourrait dire même pleurnicheur, quand il se plaint de son sort et de la cruauté de Poppée. C'est que Poppée joue le grand jeu quand elle décide de le reconquérir en le rendant jaloux de Claudius avec lequel elle prétend avoir une relation.
Dans ce contexte de dominance de trois sopranos et de deux altos, le baryton de Claudius est la voix de la puissance qui tonne comme autant de cannons que de syllabes. Les basses de Pallas et Lesbo sont comme marginalisée de ce fait, bien que Pallas prenne un peu de valeur quand confronté au soprano mâle Narcisse il est comme la voix profonde de la contre intrigue qui veut empêcher Agrippine d'avoir le dernier mot.
Mais le meilleur de la production restent les costumes, le décor et la direction d'acteurs. Et c'est là justement que la révolution du DVD est la plus claire. Non seulement le DVD permet à un spectacle d'atteindre des millions de gens qui n'ont pas pu et ne pourraient de toute façon pas voir le spectacle, mais en plus les moyens techniques derrière un DVD permettent de donner au spectacle une dimension nouvelle.
Le film permet de voir l'orchestre pendant l'ouverture et les pauses musicales, ce qui est impossible dans un opéra. La prise de vue et le cadrage à la fois fluides, volatiles et flexibles permettent, tout en gardant une vision frontale ou frontale latérale, de suivre les acteurs et de sans cesse passer d'un plan d'ensemble à un gros plan sur un visage, un acteur, ses mains, son action, ses déplacements que la caméra peut aisément suivre. L'utilisation du zoom avant et du zoom arrière permet sans cesse de passer de l'un à l'autre et cela est fait à une vitesse suffisamment lente pour que l'on ne sente pas de rupture. On a même un plan où Othon apparaît en gros plan à droite sur un fond de scène complète où il chante au centre.
Sans abuser des effets spéciaux de la caméra et du montage numériques ce DVD a une flexibilité telle que l'on suit avec plaisir et aucune lassitude ces mouvements de caméra. En même temps le DVD conserve tous les éléments d'un spectacle de scène : la musique, les acteurs, les costumes, la diction bien sûr. Le spectateur peut donc conserver ainsi sa distance mentale réflexive typique d'un spectacle de théâtre et nécessaire pour sa bonne réception par le public.
Seule la musique emporte le spectateur dans un plaisir auditif total, mais le fait que la scène est complète et que les acteurs chantent des mots qui ont un sens permet au spectateur de garder une distance dans le visuel faisant de la musique un arrière plan, un environnement, un emballage cadeau autant qu'une moelle profonde de plaisir auditif pour un spectacle visuel qui ne permet pas l'ensevelissement sensoriel total qui suspendrait la distance mentale critique comme dans un spectacle télévisuel. Ce sont ces DVD qui sont la preuve que ce n'est pas l'écran qui fait le média mais bien la captation et la réception du produit qui font ce média et donc la différence entre un spectacle de théâtre, un film de cinéma et une émission, même dramatique, de télévision. La révolution du DVD prouve la véracité des idées de Marshall MacLuhan alors même qu'il n'a jamais pu connaître ni la révolution Internet ni la révolution du DVD.
Pour conclure on voit que le CD donne le plaisir auditif de cette production mais que le DVD donne le plaisir visuel qui s'ajoute au précédent. Pour les opéras qui sont des productions lourdes et chères, donc qui ne peuvent tenir une scène qu'un nombre limité de fois (d'où une réception vivante sélective pour ne pas dire élitiste) et qui peuvent difficilement tourner, sauf dans le cas de coproductions, le DVD permet au spectacle d'atteindre des millions de spectateurs dans le monde entier.
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