Le 16 juin 1945 eut lieu dans un recoin de l'Etat du Nouveau Mexique la première explosion d'une bombe atomique de l'histoire. Le physicien Robert Oppenheimer avait été nommé en 1942 responsable scientifique du projet Manhattan, dont l'objet était la conception et la production de l'arme nucléaire. C'est Oppenheimer qui aurait choisi le nom de code de ce test, « Trinity », en référence au poète John Donne. Un des sonnets de Donne est cité dans l'opéra, sonnet qui évoque les affres du pécheur tiraillé entre le bien et le mal.
Le succès du test entraîna le 6 août suivant le largage d'une bombe au dessus de la ville d'Hiroshima, puis le 9 août, d'une seconde au dessus de celle de Nagasaki, avec les conséquences humaines, militaires et politiques qu'on sait.
Souvent, je me plains de la frilosité des livrets d'opéra, de leur manque d'audace. Il serait donc malvenu de ma part de reprocher à John Adams, le compositeur, et à son librettiste et metteur en scène Peter Sellars, d'avoir choisi pour sujet les ultimes préparatifs de l'opération Trinity, et la personnalité d'Oppenheimer, physicien de premier plan et concepteur d'un nouvel usage destructeur des forces naturelles.
Construit en deux actes, l'opéra nous montre le scientifique, sa femme, ses collaborateurs, le général Leslie Groves -responsable militaire du projet, les soucis, les angoisses et les dilemmes moraux nés du recours sans précédent à une arme de destruction massive, bien réelle celle-là. Quel effet cela fait-il, de passer du déchiffrement des secrets de la nature au déchaînement des enfers ?
Créé en 2005, l'opéra doit être vu comme un spectacle total et un appel à la réflexion. Musicalement, si certains passages sont plus conventionnels (l'air « Batter my heart » qui conclut le premier acte, fondé sur le poème de John Donne, m'a moins plu qu'à d'autres), il y a non seulement une riche partie d'orchestre (dont Adams a tiré une partition indépendante), mais une progression dramatique véritable, le second acte offrant des pages hallucinées, d'une grande richesse d'invention, jusqu'à une fin digne de son sujet.
On aurait bien aimé que la notice nous en dise plus sur la genèse de l'aeuvre et l'élaboration du livret à partir des documents d'archives.
La mise en scène est tout à fait idoine, et l'interprétation de haute tenue lors de cette soirée néerlandaise, tout particulièrement celle de Jessica Rivera en épouse, et du baryton-basse canadien Gerald Finley, créateur du rôle principal, aussi bon acteur qu'il est chanteur convaincant, et qui est ici comme un frère d'un acteur de film des années 40/50 à la Sterling Hayden, échappé de cette époque dont l'opéra retrace un événement dont on ne peut exagérer l'importance.