En schématisant un peu, on peut dire qu'il y a deux façons d'appréhender la mise en scène de Wozzeck ; soit on met l'accent sur le réalisme social; soit l'on choisit au contraire l'abstraction pour mieux atteindre la portée universelle du message de Berg.
Ces deux options sont parfaitement défendables (voir la version Maderna pour la première) et l'on ne peut pas dire que l'une soit supérieure à l'autre, la pièce y gagne à chaque fois autant qu'elle y perd.
C'est évidemment la deuxième option que choisit Chéreau pour cette coproduction du Staatsoper de Berlin et du Châtelet, déjà légendaire.
Le pauvre soldat Wozzeck devient un personnage abstrait incarnant toutes les formes d'oppression subies par l'homme. Les décors géométriques de Peduzzi, formés de cubes déplacés avec fluidité composent un véritable labyrinthe dans lequel les personnages, qu'ils soient oppresseurs ou opprimés, errent et se cognent.
Même les scènes de cabaret s'intègrent très bien dans le dispositif et la musique de bastringue du 3ème acte, prise dans un tempo d'enfer, devient une course à l'abime, la ronde des danseurs tenant plus lieu de danse macabre que de tout autre chose.
Pour réussir, une telle option doit surtout être défendue par une troupe d'acteurs-chanteurs de très haut niveau et c'est ici le cas.
Le Wozzeck de Franz Grundheber est exceptionnel, il incarne totalement le personnage aussi bien vocalement que scéniquement, il est même à mon sens le meilleur titulaire du rôle de toute la discographie.
Face à lui, Waltraud Meier fait de Marie un fauve blessé et si, sur le plan vocal, je préfère Anja Silja, sa présence scénique est absolument magnétique.
Quant aux deux oppresseurs que sont le Capitaine et le Docteur, inséparables dans la bêtise, le sadisme, la folie, ils sont incarnés par le duo Clark - von Kannen absolument déchaînés. Les deux compères n'en sont pas à leur coup d'essai, ils nous avaient déjà donné dans le Ring de Barenboim-Kupfer, un Loge, un Mime et un Alberich mémorables, ici ils s'en donnent à coeur joie et font de leurs personnages les plus effrayants spécimens de cinglés que l'on puisse concevoir ; à certains égards on peut penser qu'ils en font trop et poussent leurs personnages jusqu'à la caricature, mais dans une approche délibérément non réaliste, cette exagération devient une composante essentielle qui fait d'eux un concentré de toutes les formes d'oppression que peut subir un homme.
Enfin il faut quand même souligner que cette performance d'acteur est aussi le résultat du travail de Chéreau dont le théâtre, toujours aussi fluide et mobile, pousse chaque acteur à son paroxysme.
Pour achever de faire de cette production une exceptionnelle réussite, il fallait aussi une grande prestation d'orchestre, or le travail de Barenboim est digne d'éloge et se hisse au niveau des meilleures réussites de la discographie.
En résumé une production exceptionnelle qui porte à son plus haut niveau d'expression un des plus grands opéras jamais composés mais constitue aussi un terrifiant voyage au bout de l'aliénation.