Cet opus est remarquable à plus d'un titre. D'abord, c'est une œuvre hors du commun, d'un éclectisme sauvage. Ensuite, c'est la première fois, du moins à ma connaissance, que Wayne Shorter aussi remarquable au saxophone ténor qu'au sax soprano signe de tels arrangements (à ce propos, Steve Lacy n'hésitait pas à dire que Wayne figurait parmi les meilleurs). On a là un disque qui sonne comme un tentet digne d'un
Gil Evans ou encore d'un
George Russell. D'accord, ça n'est pas forcément facile d'accès, surtout à la première écoute, mais il y a de belles idées, un son et une beauté qui laissent pantois (comment ne pas s'émerveiller à l'écoute de ce "Vendiendo Alegria" ou encore de ce magnifique "She Moves Through The Fair"? Libre, pour ne pas dire libertaire, d'une puissance, d'une maîtrise exceptionnelle, "Alégria" est une borne du jazz des années 2000. Quand on y repense, ce n'est pas un hasard si
Miles l'a choisi au milieu des années 60. Car Wayne est aussi un grand compositeur. D'ailleurs, Wayne reprend des thèmes qu'il avait composé quand il jouait encore chez le sorcier noir ("Orbits", "Capricorn").
Sorti en 2003 chez Verve, cet opus comprend la crème des musiciens. On retrouve sa fidèle équipe ( Danilo Perez au piano, John Patitucci à la contrebasse et Brian Blade à la batterie). Mais pas seulement. Alex Acuna (magnifique percussionniste), Terri Lynne Carrington (une femme à la batterie, s'il vous plaît), Brad Mehldau au piano sur quelques plages. Un quatuor de musique classique également (notamment sur le très beau Bachianas Brasileiras n°5).
C'est sûr, ici, on est loin du hardbop libidineux des années 60, on est plus dans la dentelle de la musique de chambre, quelque chose qui touche aussi à la spiritualité (écouter le superbe "Orbits"). Difficile de juger aussi sévèrement un artiste qui a eu le mérite d'essayer de transcender les arrangements classiques. Parfois contemplatif mais jamais mièvre, cette musique est très élaborée au niveau des harmonies. Une expérience musicale unique.