La puissance de l'introduction vient d'une liberté qui se veut plutôt imprévisible avec des solos instrumentaux rupestres, légers, chantants, dansants, et des tuttis orchestraux puissants, et l'inquiétude vient de quelques cymbales, de quelques percussions menaçantes qui introduisent le chœur comme de coutume angélique, dans un premier temps avec les voix hautes des femmes, mais comme minées par les voix sombres des hommes qui s'emballent d'un vaste mouvement tournant, d'un galop dans l'espace. Evocation de la liberté pour sûr mais aussi des dangers de celle-ci. La basse du Vieux Tzigane, qui apparaîtra plus tard comme le père de Zemfira, prend tout de suite un ton nostalgique que le chœur accroît de sa curiosité. La nostalgie du récit est contenu dans certains élans de chant qui reviennent au sol d'un mouvement tout aussi vaste pour n'être plus qu'un récit monotone qui s'envole à nouveau, amplifié par l'orchestre, et pour redescendre sur terre d'un mouvement ample pour n'être plus que triste et au ras de la terre. Aleko violemment lui reproche de ne pas avoir cherché vengeance. Il se fait le défenseur d'une telle vengeance alors que son épouse et un Jeune Tzigane, et même le Vieux Tzigane, protestent mais on sent dans l'intensité des oppositions musicales la jalousie d'Aleko, le poids qu'elle représente pour Zemfira, l'insouciance provocante du Jeune Tzigane et le ton apaisant du Vieux Tzigane. La danse des femmes qui suit est faite toute de douceur, de lenteur, de mouvement souple et enveloppant, rassurant et tendre. La danse des hommes derrière elle est faite de force, de rythmes appuyés, presque guerriers, soutenus par les percussions. Cela devient envoûtant mais aussi inquiétant, menaçant. Il y a comme l'attrait de cette menace, de cet envoûtement. C'est comme une sorte de sorcellerie qui nous prend à son charme, un charme magique, mais l'âme de ces hommes est-elle de la magie noire, certains accords plus cosaques que tziganes semblent évoquer cette dimension. Le chœur rend à la scène la douceur de la nuit et de la lune qui éclaire ce paysage, bien que la musique en arrière se fait lourde et pesante, comme une ombre qui rôde, une ombre qui peut envahir nos esprits, notre territoire, prête à bondir qu'elle est. Le Duettino de Zemfira et du Jeune Tzigane est un entrelacement de voix, de mots, de phrases. Cela fait plus penser à un pas de deux dansé, l'un portant l'autre dans une élévation mutuelle. Et c'est la promesse d'une rencontre au clair de lune, plutôt romantique. Il y a pourtant chez Zemfira une certaine tristesse puisqu'elle est mariée et que cet amour proposé est dangereux. D'autant plus dangereux que Zemfira enchaîne avec la scène du berceau où elle chante le conte du Vieux Tzigane et Aleko intervenant à ce moment là déclare sa lassitude concernant ce chant. Zemfira proteste qu'elle ne chante pas pour lui, qu'elle n'essaie pas de lui plaire. La colère d'Aleko augmente et Zemfira change de ton et devient presque triste quand elle invoque celui qu'elle aime, sans le nommer, jeune, frais et ardent, avec une métaphore des saisons en arrière. Elle se moque sans vrai plaisir. Du dépit? Aleko, de sa voix basse et grave, évoque son sort peu enviable. Il se remémore le passé, ce temps où Zemfira l'aimait et était toute à lui. Et il en arrive dans un chant déchirant à la conviction qu'il l'a perdue. Chant qui tourne sur lui-même comme un mælstrom qui menace d'une fin tragique. Rachmaninov alors prend une sorte de plaisir à nous donner un intermezzo instrumental doux et agréable mais dont les mouvements internes sont autant d'ombres au tableau qui nous entourent et nous cherchent, nous attendent, nous repèrent. Et c'est dans ce contexte un peu glauque que la romance du Jeune Tzigane intervient comme une lumière chaude, brûlante même, et se poursuit dans le duo avec Zemfira. Parfaite union des mouvements et des tons, des tonalités et des sentiments. Mais cela n'a même pas le temps d'être vraiment développé qu'Aleko arrive et découvre la vérité. Zemfira ne cache en rien son amour et cela provoque la violence d'Aleko, dans la voix, dans la musique, dans le geste qui tue le jeune Tzigane. Zemfira pleure alors et provoque Aleko et il la tue pour qu'elle meure dans l'amour du jeune tzigane, comme elle le dit. Le chœur arrive alors sur une musique légère, quasi-insouciante, pour découvrir le malheur du Vieux Tzigane arrivé lui aussi sur ces entrefaites. Zemfira donne son dernier souffle à la révélation de la jalousie qui a tué le Jeune Tzigane et elle-même. Le chœur alors devient funèbre de douceur et le Vieux Tzigane violent de ton et de langage. Une Vieille Tzigane intervient pour organiser l'enterrement des corps tandis que le Vieux Tzigane et le chœur tirent la leçon de ce drame: la liberté des Tziganes, une liberté qui fait qu'aucune loi ne s'applique à eux, ne signifie pas que la jalousie et la vengeance puissent avoir droit de citer dans leur communauté. Bien au contraire. Et ils bannissent l'assassin, l'abandonnant à sa solitude et son remord, s'il en a. Et de remords il n'a point et se contente de regretter sa solitude retrouvée. Une fin abrupte sur ces quelques mots et quelques notes pour clore le drame. Un Roméo et Juliette largement revu et corrigé mais qui se termine là encore avec la mort des deux amants.
Dr Jacques COULARDEAU, Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, Université Versailles Saint Quentin en Yvelines, CEGID