Après un avant-propos intéressant et bien écrit d'Alain Besançon, dans sa préface à cette édition française Daniel Mahoney rappelle à son tour l'importance particulière qu'eut « L'Archipel du goulag », notamment en France, dans la perception du communisme, même au-delà des seuls intellectuels, « ouvrant la voie au renouveau de la philosophie politique en France ».
Il insiste également sur la déception qu'il éprouve à l'égard des éditeurs américains, qui se sont quant à eux largement désintéressés des oeuvres pourtant si riches d'Alexandre Soljénitsyne.
L'auteur américain s'attache surtout à contester point par point les accusations portées contre le grand intellectuel Nobel de littérature russe, considéré par certains, sans discernement, tour à tour comme slavophile, tsariste, nationaliste ou romantique conservateur. Qualifications injustes et non fondées, au regard de ce que révèlent ses propres écrits, riches de nuances et d'humanité.
De même, Alexandre Soljénitsyne rejetterait « le monde moderne », là où il établit en fait une critique de la modernité radicale et son « humanisme anthropocentrique », assimilant de manière réductrice le progrès moral au progrès technologique. Point que je m'attendais à voir davantage développé dans cet ouvrage et qui m'intéressait particulièrement, raison pour laquelle j'attendais depuis un moment de le lire, d'où une légère déception.
Légère déception également quant à l'annonce en première de couverture de l'orientation prise par Daniel Mahoney de présenter Alexandre Soljénitsyne à la fois « à la lumière des traditions littéraires et intellectuelles russes et à la grande tradition de pensée politique qui commence avec Platon et Aristote, et se poursuit avec Montesquieu, Burke et Tocqueville ». Une excellente idée, mais finalement traitée de manière un peu « courte », sans réel approfondissement. Intention louable et appréciable toutefois.
J'étais ravi, en revanche, de trouver quelques petits développements de cette thématique du bien et du mal qui m'avait tant plu chez Michel Terenstchenko dans son admirable
Un si fragile vernis d'humanité : Banalité du mal, banalité du bien.
Ainsi, deux citations d' Alexandre Soljénitsyne méritent ici toute leur place :
« ... la ligne de partage entre le bien et le mal passe par le coeur de chaque homme. Et qui ira détruire un morceau de son propre coeur ?... Au fil de cette vie, cette ligne se déplace à l'intérieur du coeur, tantôt repoussée par la joie du mal, tantôt faisant place à l'éclosion du bien ». Une idée importante, qui lui fait repousser tout simplisme dans la critique et le rejet de l'idéologie comme de la soi-disant assimilation par certains du totalitarisme communiste à l'esprit russe. Et à propos d'idéologie, cette seconde citation, qui parle d'elle-même :
« L'idéologie ! C'est elle qui apporte la justification recherchée à la scélératesse, la longue fermeté nécessaire aux scélérats. C'est la théorie sociale qui aide le scélérat à blanchir ses actes à ses propres yeux et à ceux d'autrui, pour s'entendre adresser non pas des reproches ni des malédictions, mais des louanges et des témoignages de respect. C'est ainsi que les inquisiteurs s'appuyèrent sur le christiannisme, les conquérants sur l'exaltation de la patrie, les colonisateurs sur la civilisation, les nazis sur la race, les Jacobins (d'hier et d'aujourd'hui) sur l'égalité, la fraternité et le bonheur des générations futures ». Là où l'idéologie est dangereuse et pernicieuse, en effet, c'est qu'elle fait perdre toute notion du mal à ses acteurs, celui-ci se trouvant en apparence légitimé par elle et convertissant finalement le mal en un bien, lui apportant ainsi sa propre légitimité. Effrayant.
Pour le reste, je regrette toutefois l'imprécision de la notion de « libéralisme », citée voire discutée à de multiples reprises au fil de ces quelques 300 pages, mais aux contours très flous, semblant même revêtir différents sens selon les passages, rendant peu compréhensible la pensée d' Alexandre Soljénitsyne à cet égard.
Le chapitre consacré à Stolypine est en revanche particulièrement marquant. Et malgré toute la prudence apportée entre autres par Alain Besançon dans son avant-propos, on se prend à rêver à ce qu'auraient pu devenir la Russie et le monde si cet homme exceptionnel n'avait pas été lâché lamentablement par le dernier tsar et que ses réformes avaient pu aboutir.
Pour finir, Daniel Mahoney ne néglige pas non plus toute la dimension spirituelle et chrétienne, bien présente tout au long de cette lecture, qui caractérise la pensée du grand auteur russe.
Un essai, au total, fort intéressant et de qualité, qui constitue un bel hommage en la mémoire de cet homme exceptionnel que fut Alexandre Soljénitsyne, hélas décédé avant même la parution de cet ouvrage.