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Pour vaincre l'Hydre, 25 janvier 2009
Beaucoup de gens croient connaître Soljenitsyne. En réalité, sa pensée fut infiniment plus complexe que l'anti-communisme primaire auquel certains ont voulu le réduire. Il ne fut pas non plus le moujik arriéré et quelque peu illuminé, refusant en bloc le progrès matériel et l'idéal démocratique du monde occidental.
C'est ce qu'explique avec brio Daniel J. Mahoney dans cet ouvrage très pénétrant. En montrant qu'avant tout, Soljenitsyne fut l'ennemi juré de l'Idéologie.
Ce maitre mot derrière lequel les totalitarismes cachent habituellement leur nature perverse représente pour l'écrivain russe la plus grande calamité à laquelle les hommes puissent se trouver asservis. Car l'idéologie après avoir tué tout esprit critique, ouvre la porte au fanatisme. Pour la servir en effet, tout est permis, en premier lieu le mensonge et la certitude immanente d'avoir raison, rien ne pouvant s'opposer au progrès de « la cause », définie ex abrupto. La raison n'a pas plus de place que les états d'âme dans cet infernal engrenage. Ainsi « le régime soviétique a détruit les choses et souillé le pays avec la même insouciance absolue qu'il a tué des personnes... »
En définitive, « l'idéologie est la théorie sociale qui aide le scélérat à blanchir ses actes à ses propres yeux et à ceux d'autrui, pour s'entendre adresser non pas des reproches ni des malédictions mais des louanges et des témoignages de respect. C'est ainsi que les Inquisiteurs s'appuyèrent sur le christianisme, les conquérants sur l'exaltation de la patrie, les colonisateurs sur la civilisation, les Nazis sur la race, les Jacobins d'hier et d'aujourd'hui sur l'égalité, la fraternité, le bonheur des générations futures. »
Fait capital, pour Soljenitsyne les crimes commis par les serviteurs zélés de l'idéologie ne peuvent être détachés de l'idéologie même. Ainsi, « il est impossible de répéter le sophisme insidieux mais courant, selon lequel le communisme est bon en théorie mais un échec en pratique ». C'est pour cette raison qu'en dépit de l'effondrement de ce système auquel l'écrivain ne contribua pas peu, il resta jusqu'à la fin de sa vie dubitatif sur l'avenir : « Le communisme est peut-être mort mais l'inclination ou l'élan utopique ou idéologique demeure. »
Soljenitsyne ne s'arrête toutefois pas au seul combat contre l'idéologie. Aux dogmes inhumains qu'elle impose d'en haut, il oppose un modèle réaliste, humble et ascendant, fondé sur la liberté et la responsabilité des individus. Pour lui, « la démocratie doit peu à peu patiemment et solidement, se construire par en bas. »
En l'occurrence, Daniel Mahoney analyse en détail la dilection de l'écrivain pour le modèle de self-government fondé sur la participation et l'engagement direct des citoyens au sein d'assemblées communales comme en Suisse, ou de Town-meetings comme aux USA. Il rappelle également la sympathie qu'il éprouva pour Stolypine qui tenta d'installer en Russie, avant que survienne la révolution, une république de petits propriétaires terriens.
Dans cet exercice local, « de terrain », de la liberté, l'auteur de l'Archipel, ressentit toutefois comme essentiel, le recours à l'auto-limitation : « Si nous ne voulons pas nous retrouver déracinés par un pouvoir contraignant, chacun doit se mettre à lui-même un frein .../... La liberté humaine va jusqu'à l'auto-limitation volontaire pour le bien d'autrui ». Cette conception relève d'un libéralisme très pur, assez proche en somme de celui de Tocqueville. Teinté parfois d'une touche de malthusianisme, tant il craignait qu'en l'absence d'auto-limitation, le monde finisse par encourir de grandes catastrophes notamment écologiques.
Dernier élément caractérisant de manière très forte la pensée de Soljenitsyne, c'est bien sûr une foi immense, basée sans ambiguïté sur le sentiment religieux et l'espoir en Dieu. De son propre aveu, Soljenistyne trouva la force incroyable qu'il manifesta pour résister aussi opiniâtrement à un destin implacable, dans la foi chrétienne et dans les secours exceptionnels qu'il estima avoir reçus d'en Haut. C'est sans nul doute cette profonde aspiration qui le poussait à ne pas confondre progrès moral et progrès technique. C'est aussi cette foi qui lui faisait attacher autant de valeur au repentir : « le repentir est un don à la portée de tous les êtres humains qui sont parvenus à se connaître eux-mêmes. Il offre une opportunité de concorde civile et de développement spirituel à laquelle, hélas, les hommes sont trop disposés à résister. » Soljenitsyne déplorait notamment que jamais ne soit exprimé le moindre repentir faces aux abominations du communisme.
De cette belle réflexion, on retient la profonde humanité de ce géant des lettres que fut Alexandre Soljenitsyne et sa propension extraordinaire à ne jamais désespérer. Le Monde saura-t-il se souvenir de son grand exemple ? Saura-t-il éviter que se referment à nouveau les pièges qu'il a si magistralement ouverts ? Saura-t-il enfin comprendre que la morale est avant tout individuelle et qu'il est vain de vouer aux gémonies tel ou tel groupe humain au seul motif qu'il dévie des canons de telle ou telle idéologie ? : « Ah si les choses étaient si simples, s'il y avait quelque part des hommes à l'âme noire se livrant perfidement à de noires actions, et s'il s'agissait seulement de les distinguer des autres et de les supprimer ! Mais la ligne de partage entre le bien et le mal passe par le c½ur de chaque homme. Et qui ira détruire un morceau de son propre c½ur ? »
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Un bel hommage, 12 août 2009
Après un avant-propos intéressant et bien écrit d'Alain Besançon, dans sa préface à cette édition française Daniel Mahoney rappelle à son tour l'importance particulière qu'eut « L'Archipel du goulag », notamment en France, dans la perception du communisme, même au-delà des seuls intellectuels, « ouvrant la voie au renouveau de la philosophie politique en France ».
Il insiste également sur la déception qu'il éprouve à l'égard des éditeurs américains, qui se sont quant à eux largement désintéressés des oeuvres pourtant si riches d'Alexandre Soljénitsyne.
L'auteur américain s'attache surtout à contester point par point les accusations portées contre le grand intellectuel Nobel de littérature russe, considéré par certains, sans discernement, tour à tour comme slavophile, tsariste, nationaliste ou romantique conservateur. Qualifications injustes et non fondées, au regard de ce que révèlent ses propres écrits, riches de nuances et d'humanité.
De même, Alexandre Soljénitsyne rejetterait « le monde moderne », là où il établit en fait une critique de la modernité radicale et son « humanisme anthropocentrique », assimilant de manière réductrice le progrès moral au progrès technologique. Point que je m'attendais à voir davantage développé dans cet ouvrage et qui m'intéressait particulièrement, raison pour laquelle j'attendais depuis un moment de le lire, d'où une légère déception.
Légère déception également quant à l'annonce en première de couverture de l'orientation prise par Daniel Mahoney de présenter Alexandre Soljénitsyne à la fois « à la lumière des traditions littéraires et intellectuelles russes et à la grande tradition de pensée politique qui commence avec Platon et Aristote, et se poursuit avec Montesquieu, Burke et Tocqueville ». Une excellente idée, mais finalement traitée de manière un peu « courte », sans réel approfondissement. Intention louable et appréciable toutefois.
J'étais ravi, en revanche, de trouver quelques petits développements de cette thématique du bien et du mal qui m'avait tant plu chez Michel Terenstchenko dans son admirable
Un si fragile vernis d'humanité : Banalité du mal, banalité du bien.
Ainsi, deux citations d' Alexandre Soljénitsyne méritent ici toute leur place :
« ... la ligne de partage entre le bien et le mal passe par le coeur de chaque homme. Et qui ira détruire un morceau de son propre coeur ?... Au fil de cette vie, cette ligne se déplace à l'intérieur du coeur, tantôt repoussée par la joie du mal, tantôt faisant place à l'éclosion du bien ». Une idée importante, qui lui fait repousser tout simplisme dans la critique et le rejet de l'idéologie comme de la soi-disant assimilation par certains du totalitarisme communiste à l'esprit russe. Et à propos d'idéologie, cette seconde citation, qui parle d'elle-même :
« L'idéologie ! C'est elle qui apporte la justification recherchée à la scélératesse, la longue fermeté nécessaire aux scélérats. C'est la théorie sociale qui aide le scélérat à blanchir ses actes à ses propres yeux et à ceux d'autrui, pour s'entendre adresser non pas des reproches ni des malédictions, mais des louanges et des témoignages de respect. C'est ainsi que les inquisiteurs s'appuyèrent sur le christiannisme, les conquérants sur l'exaltation de la patrie, les colonisateurs sur la civilisation, les nazis sur la race, les Jacobins (d'hier et d'aujourd'hui) sur l'égalité, la fraternité et le bonheur des générations futures ». Là où l'idéologie est dangereuse et pernicieuse, en effet, c'est qu'elle fait perdre toute notion du mal à ses acteurs, celui-ci se trouvant en apparence légitimé par elle et convertissant finalement le mal en un bien, lui apportant ainsi sa propre légitimité. Effrayant.
Pour le reste, je regrette toutefois l'imprécision de la notion de « libéralisme », citée voire discutée à de multiples reprises au fil de ces quelques 300 pages, mais aux contours très flous, semblant même revêtir différents sens selon les passages, rendant peu compréhensible la pensée d' Alexandre Soljénitsyne à cet égard.
Le chapitre consacré à Stolypine est en revanche particulièrement marquant. Et malgré toute la prudence apportée entre autres par Alain Besançon dans son avant-propos, on se prend à rêver à ce qu'auraient pu devenir la Russie et le monde si cet homme exceptionnel n'avait pas été lâché lamentablement par le dernier tsar et que ses réformes avaient pu aboutir.
Pour finir, Daniel Mahoney ne néglige pas non plus toute la dimension spirituelle et chrétienne, bien présente tout au long de cette lecture, qui caractérise la pensée du grand auteur russe.
Un essai, au total, fort intéressant et de qualité, qui constitue un bel hommage en la mémoire de cet homme exceptionnel que fut Alexandre Soljénitsyne, hélas décédé avant même la parution de cet ouvrage.
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