Alexis Comnène m'était connu pour être l'empereur byzantin lors de la première croisade qui fit naître, à tort ou à raison, dans l'esprit des Croisés que les byzantins leur étaient hostiles et en tout cas, pour le moins perfides. Cet état d'esprit perdura durant toutes les croisades futures.
Il faut bien reconnaître que l'attitude d'Alexis fut souvent des plus ambigües. Il faut dire aussi que si lors du concile de Plaisance, en mars 1095, les plénipotentiaires byzantins avaient demandé aide et assistance à l'Occident face aux menaces d'invasions incessantes qui guettaient l'empire, et même avant, dès 1090/1091, les byzantins ne s'attendaient pas à ce départ massif d'Occident suscité, sans doute bien involontairement dans son ampleur, par l'appel du pape clunisien Urbain II à Clermont.
Entre une armée de quelques centaines, voire 1 ou 2 milliers d'hommes tout au plus qu'Alexis eût pu intégrer à ses propres armées, et donc en être le chef incontesté, et ces armées immenses avec leurs propres chefs, de surcroît affublées de cette croisade des Pauvres, il y avait une différence notable. D'abord, de force de soutien, cette armée occidentale pouvait devenir armée concurrente, voire d'invasion. Le temps n'était pas si loin où les Normands venaient combattre avec acharnement Alexis sous prétexte de se poser en défenseur de l'empereur déchu Michel VII.
Alors Alexis avait sans doute bien des raisons de se méfier de ces occidentaux, turbulents, mal disciplinés, avec des objectifs qui n'étaient pas les siens, eux voulant d'abord récupérer les lieux Saints, lui récupérer seulement une partie stratégique de son empire perdu. Cependant sans doute commit-il des fautes, ne permettant plus d'établir un climat de confiance durable, notamment après la prise d'Antioche où la rupture fut consommée.
L'auteur dans cet ouvrage nous montre bien, les relations complexes qui se nouèrent entre l'empire byzantin et les occidentaux, et cela dès l'accession au trône d'Alexis, donc dès 1081. L'auteur nous montre aussi que l'excommunication réciproque de 1054 - fictive d'ailleurs, puisque du coté occidental, le pape Léon IX étant mort, les légats n'avaient plus aucun pouvoir, même si alors ils ont feint de l'ignorer; cette excommunication levée lors du concile de Vatican II n'avait pas à l'être pour les occidentaux puisque jamais valide- n'avait pas grandement altéré les relations entre les deux Eglises puisqu'on parla même de leur union éventuelle lors du concile de Plaisance...
Cette biographie, nous fait aussi percevoir l'état de déliquescence de l'empire avant l'accession d'Alexis au trône, suite aux longues luttes intestines de ses élites dont l'une, eut un retentissement capital sur le long terme, puisqu'elle conduisit à une trahison et contribua à la défaite de Mantzikert et permit, par là, l'invasion lente, mais sûre de l'empire et donc préfigurant sa disparition certaine.
Le règne d'Alexis ne fut qu'une très courte parenthèse (37 ans) à l'inéluctable désagrégation rapide de cet empire, à moins que, au contraire, en empêchant son renouveau, il ne le conduisit plus sûrement au tombeau. La prise de Constantinople par les Croisés en 1204 sans doute n'améliora pas sa situation, mais il reste que, avec le malentendu de départ, créé par Alexis avec les Croisés, celui-ci ne saisit pas une opportunité qui eût pu lui permettre de redonner sous son règne et ceux de ses successeurs, un nouveau souffle à cet empire déjà moribond. Sans doute lui-même n'avait-il pas pris conscience du véritable état de fragilité de son empire, il se croyait encore un grand Basileus d'un empire toujours puissant, alors que celui-ci n'avait que des pieds d'argile.
Voila sans doute pourquoi fut-il si intransigeant avec ces « envahisseurs » occidentaux, parfois jusqu'à l'aveuglement, notamment vis-à-vis d'Antioche. Sans doute cette ville était-elle importante pour une reconquête éventuelle de l'Asie mineure, mais sans mesurer que sur le long terme, l'alliance avec les Croisés, tous les Croisés, était sans doute la dernière chance de survie de son empire, à condition d'agir vite et ensemble. Et les occidentaux aussi n'ont-ils pas mieux compris que sans l'aide et l'appui de l'empire byzantin leur présence serait éphémère. Un manque de clairvoyance profond des deux cotés, doublé d'une arrogance certaine.
Enfin l'auteur aborde aussi la vie de cour, les actions d'Alexis dans divers domaines, militaire où il fut bien médiocre, religieux où il fut très actif, les bonnes oeuvres qu'il promut se voulant un exemple en ce domaine; la fermeture de la société, après Alexis, l'ascenseur social ne fonctionnera plus, seul le lignage importera. Un regret cependant, pas un mot sur l'action d'Adhémar de Monteil, légat du pape, dont la disparition peu après la prise d'Antioche, enleva sans nul doute, un conseillé modéré autant qu'avisé aux Croisés. Au final un ouvrage complet, clair, facile à lire. Quelques annexes, cartes et plans permettent d'aider le lecteur à la compréhension de l'ouvrage.