Voilà un film de Woody Allen face auquel on a une réaction somme toute assez typique: on le trouve agréable, facétieux et assez enlevé, mais pas majeur. Seulement, en le revoyant, on a tendance à trouver qu'on a été un peu difficile à la première vision, et que finalement il fait mieux que bien tenir le choc. Il en va de ce film comme de bien d'autres d'Allen: on est exigeant avec quelqu'un qui nous donne des rendez-vous réguliers depuis maintenant plusieurs décennies, et qui les honore généralement avec panache.
Alice est un des films d'Allen où le plaisir du récit et la fantaisie se marient le plus naturellement du monde. Dans cette histoire qui convoque médecin chinois usant d'herbes particulièrement puissantes et fantômes, la fantaisie est d'autant plus la règle que la protagoniste - un des grands rôles de Mia Farrow - a une vie qui en est absolument dépourvue. Il faudra donc tous les pouvoirs de la fiction pour la faire sortir de sa routine et de son milieu où l'argent est roi et l'apparence tyrannique. Comme dans nombre de films d'Allen, ces pouvoirs de la fiction sont exaltés, mais aussi tous les arts du spectacle - en particulier la magie et le cirque, avec lesquels le cinéma a pour lui comme pour ses maîtres
Ingmar Bergman et plus encore
Federico Fellini partie liée.
Très bien rythmé et idéalement accompagné par des choix musicaux plus entraînants que jamais et ne manquant pas d'humour, Alice n'en propose pas moins, comme souvent chez Allen, une réflexion sur la culpabilité et l'engagement dans le monde - réflexion d'autant plus forte ici qu'Alice est catholique et voulait devenir nonne dans sa jeunesse. Si cette dimension du personnage n'est pas caricaturée, Allen met tout de même dans la bouche d'autres personnages (en particulier le médecin chinois) quelques réflexions amusantes sur la question. Dans l'ensemble, si l'on ne retrouve peut-être pas dans ce film toute la verve allénienne, si sa profondeur n'est pas sans fond, Alice n'en constitue pas moins une des grandes réussites de ce cinéaste. Il a juste eu le malheur de venir juste après un de ses plus grands films, ouvertement et sensiblement plus dense, il est vrai:
Crimes et délits (1989).
Comme toujours dans ces éditions MGM des films d'Allen, une copie honnête (sans plus) et aucun supplément. Va-t-il falloir attendre qu'il soit mort et enterré depuis longtemps pour avoir droit à des éditions un peu plus dignes de ce nom? Allen ne souhaite pas ajouter quoi que ce soit aux films, ce qui se comprend, mais tout au moins pourrait-on faire un effort pour ce qui est du respect de l'image dans toutes ses composantes...
J'aimerais par ailleurs attirer l'attention sur les film précédents d'Allen, outre le très grand Crimes et délits:
Une autre femme, son plus beau film intimiste;
Radio Days, très belle chronique issue de ses souvenirs d'enfance, qui n'est pas toujours connu ou reconnu à sa juste valeur;
September, tentative relativement réussie de faire du théâtre psychologique au cinéma; et bien sûr le très abouti
Hannah et ses soeurs. Voir mes commentaires sur chacun de ces quatre films. N'oublions pas, encore un peu avant,
La Rose pourpre du Caire. Et rappelons à toutes fins utiles que tous les films MGM se retrouvent dans le Coffret Woody Allen : les plus grandes années (ou bien en deux coffrets séparés, me semble-t-il moins onéreux pour l'instant que le coffret intégral).
Précisons qu'il existe deux livres indispensables pour les amateurs:
Woody Allen : Entretiens avec Stig Björkman et le recueil de textes et d'entretiens tirés de la revue Positif,
Woody Allen (voir mon commentaire).