Chaque disque de Tom Waits est une sorte de terre d'asile musicale. On y pénètre généralement en confiance, pour mieux en revenir bouleversé. Et puis, il y a cette voix. Cette voix de marin ivre qui roule sur toutes les nuits du monde... En fait, depuis ses premières amours discographiques, Tom reste un cas à part. Le genre de visiteur du soir, d'accoudé au bar, qui captive par cette faculté de nous transporter d'une situation complètement surréaliste à l'arrière salle d'un bouge perdu au fin fond de notre mémoire. Naturellement, Thomas Alan Waits aime les contrastes, le borderline. Et sa science pour faire devenir sacré tout ce qui prédispose à la chute est unique. Profondément humain, l'artiste n'en est pas moins homme de foi. Cependant, tout dépend de quelle foi il s'agit. Concernant Alice, l'objet de cette chronique, il serait plus question d'il était une fois au pays de la brocante des âmes. Ecrites à l'origine en 1992, les chansons d'Alice ont déjà dix ans lorsqu'elles sont proposées au public en même temps que celles de son faux jumeau Blood Money. Si le second s'empare de l'histoire réelle de Johann Christian Woyzeck, Alice bascule allègrement d'une émotion à l'autre.
Un peu comme dans l'aeuvre de Lewis Carroll, la série de personnages rencontrés ici n'est assurément pas là pour amuser la galerie. Qu'elle soit déclaration d'amour, marche funèbre d`une fleur ou rencontre avec un personnage que n'aurait pas renié le casting de La Monstrueuse Parade de Tod Browning, chaque variation musicale qui palpite en ce disque réussit à faire de celui-ci un tombeau d'absolu. Avec des textes d'une poésie rauque qui atteignent souvent le seuil du très sombre (Poor Edward), quelques vents de cordes suspendus aux larmes d'un piano, si encore une fois, le bestiaire des peines comme de l'éphémère fascine, ce sont les couleurs des chansons qui surprennent le plus. Teintées yiddish, fanfare décalée, voire jazz alangui, toutes ont en commun de ne laisser apparaître le soleil qu'à de courts instants. Et que dire de cette voix sans égale, toujours saoule de mille blessures, si ce n'est qu'elle captive, nous pénètre et nous happe à chaque seconde. Conte de fée pluvieux, Alice aime les harmonies sombres que l'on trouve derrière chaque tranche de vie. S'y plonger, se laisser prendre au jeu de ses émotions ressemble à s'y méprendre à un saut en eau profonde, le visage lancé en avant.
Ici les dames valsent toutes parfumées.
Mais il n'y a pas de rose.
Là-bas les roses craignent de fleurir.