Ayant toujours apprécié les héros shakespeariens, bien que sachant cette œuvre secondaire dans le catalogue lyrique, je me suis laissé tenter par une promotion d’Amazon pour la découvrir. Effectivement, on ne joue pas dans ma même cour qu’avec Otello, Macbeth ou Falstaff, et Thomas n’est pas Verdi. J’y ressens beaucoup d’hétérogénéité, à la fois dans la partition musicale et dans les interprétations qui favorisent le côté mélodramatique, avec les passages baroques, d’autres formidablement romantiques, ce qui m’a privé de l’émotion intense qu’une telle œuvre devrait dégager. De plus, le final m’interpelle, Hamlet très gravement blessé nous dit-on, donne l’impression de ressusciter et devient roi, quand on attend qu’il meure au côté d’Ophélie.
Ces réserves étant faites, j’ai découvert un opéra malgré tout intéressant et qui mérite d’être connu ne serait-ce que pour l’interprétation des 3 rôles principaux. Hamlet est incarné de façon magnifique par Simon Keenlyside, baryton à la voix légère et modulée que nous avions déjà remarqué dans d’autres opéras. Physiquement et par son jeu, il correspond parfaitement à l’image de noblesse romantique du personnage shakespearien ; de plus il s’exprime dans un français impeccable, parfaitement compréhensible et sans même d’accent d’origine et chante ses airs avec un grand lyrisme. Il est remarquable du début à la fin, sans faiblesse et interprète tous ses airs avec beaucoup d’expression.
Le personnage d’Ophélie est fait pour Natalie Dessay, elle a une présence scénique incontestable et la voix du rôle, ses aigus sont limpides, ses vocalises transcendantes, et un medium consolidé, mais manquant un peu de puissance. Elle donne au personnage ce côté halluciné, intense, irréel et aussi plein de tendresse, d’amour innocent, même si elle ne fait plus tout à fait adolescente. Son duo avec Hamlet au premier acte est délicieux de romantisme. La scène de la folie est donnée avec toute son énergie, elle est saluée par une ovation comme on en entend peu, et pourtant, alors que ma sensibilité est d’ordinaire extrême, je n’ai pas ressenti l’émotion attendue. Peut-être est-ce dû à l’abondante peinture rouge dont elle se macule au milieu de la scène ? Ou à une certaine exagération dans son jeu ?
J’ai trouvé l’incarnation de la reine par Béatrice Uria-Monzon extraordinaire, malgré la coiffure grotesque dont on l’a affublée, quelle présence, quelle voix aux graves rauques, rudes, chauds et aux aigus dévastateurs, voix particulière qui m’a rappelé par moments la Lady Macbeth de M. Zampieri, du grand art. La dernière scène du 3° acte entre elle et Hamlet est pour moi le summum dramatique et émotionnel de cet opéra.
Je ne dirai rien des autres interprètes dont la médiocrité est évidente, mais leurs rôles petits, à l’exception d’Alain Vernhes, mais soyons indulgent, la voix a son âge. Par contre, le spectre est très bien rendu, il fait un peu penser au Commandeur de Don Juan.
A côté de passages musicaux mélodieux, la partition est inégale mais bien rendue par B. de Billy qui soutient bien les artistes en mettant en évidence les instruments solos. Il sait dégager des préludes et intermèdes agréables ou sinistres selon les circonstances, il nous fait découvrir le talent de compositeur d’Ambroise Thomas. Mais que les chœurs sont lourds, souvent même désagréables et paraissant mal harmonisés.
Enfin, malheureusement comme souvent aujourd’hui, décors, costumes et mise en scène sont d’une médiocrité affligeante, voire d’une laideur, notamment les costumes, dont on n’avait pas besoin, l’œuvre est suffisamment dramatique en elle-même. Tout cela donne même par moments des effets grotesques, voire comiques qui sont incongrus dans une pareille tragédie. Le ballet, la fête du printemps, a été supprimé, je pense qu’il aurait été mal venu et aurait brisé la progression dramatique. Mais où est passé le jardin dans lequel se déroule le second acte ? Et celui du 4° acte est réduit à 3 grands vases de fleurs et sans les paysans réduits à un accompagnement de chœur extérieur, probablement pour laisser toute la place, toute la scène à la Diva dans son air de la folie. Une fois de plus, le metteur en scène s’est distingué par sa médiocrité et la non-adéquation avec l’œuvre, cela m’insupporte. D’où les 3 étoiles.