Cet album est d'une valeur inestimable, rien que pour la reprise de « One » (U2) et pour celle de « I See a Darkness » (Will Oldham). Mais l'album est absolument indispensable pour « The Mercy Seat », reprise d'une chanson de Nick Cave : cette version est déchirante, avec son lent crescendo qui prend aux tripes, interprétée par un homme dont la voix est usée, un peu sèche et éraillée, et cependant profonde et chaude, feu ruminant ses bûches.
Nick Cave et son groupe interprétaient le morceau sur un mode lancinant, martelé, monocorde, étouffant. On peut penser que cette relecture par Cash le dénature, en arrondit les angles, en trahit la signification. Mais ce que « The Mercy Seat » perd en rage, en radicalité, il le regagne en humanité, en compassion. La chanson, qui donne accès au discours intérieur du condamné à mort, conduit l'auditeur à se représenter un état-limite fort peu représentable : les longs instants où le corps d'un meurtrier est incendié de l'intérieur par deux mille volts d'électricité porteurs de miséricorde divine (telle est la signification, ironique, du mot mercy). Sans retirer à cette chanson sa force de protestation, de dénonciation, Johnny Cash nous guide et nous accompagne sobrement dans cet exercice d'imagination, sans croire qu'il suffit de « traduire » la violence du supplice par la rugosité de l'interprétation.
Délivrés de leur aspect répétitif, et obéissant à une construction repensée sur un mode quasi dialectique, le chant et la musique qui le porte se révèlent envoûtants, poignants. La musique est de plus en plus poignante à mesure que des nappes d'harmonium, sourdant des profondeurs, enveloppent, puis recouvrent, le son des guitares qui jouaient la mélodie. À la fin celle-ci reparaît au piano, sur un mode dépouillé, et vient survoler les ronflements d'harmonium, cette basse continue aux connotations funèbres.
Aucun pathos facile, mais quelque chose de méditatif, qui naît du contraste entre la mélancolie de l'interprétation et la dureté du texte.