Même s’il est un peu injuste (et pas tout à fait exact, d’un point de vue historique) de considérer que les trois premiers albums de João Gilberto constituent l’essentiel de sa production discographique, force est de constater que les plus riches heures et les prémisses d’une oeuvre en devenir, s’y retrouvent. Ainsi, deuxième du lot,
O Amor, O Sorriso e A Flor… partage avec son prédécesseur et son successeur le même foisonnement mélodique, la même richesse harmonique. Surtout, il établit d’une manière presque instantanée l’équilibre entre le chant et la guitare de João Gilberto, dégraissés à l’extrême, et des arrangements (de cordes, en particulier) particulièrement novateurs, signés Antonio Carlos Jobim. Les instruments sont en effet utilisés ici comme générateurs de nouvelles mélodies, en contrepoint du chant principal et non plus comme soutien pratiquement passif et servile de ce même chant. Quant au cor anglais, à la flûte et au trombone, ils définissent d’autres chants – et champs – harmoniques, avec légèreté et sensualité. Mais tout cela ne constituerait qu’un plat exercice de style s’il n’y avait les chansons, ce matériau initial qui va bouleverser la donne de la musique populaire brésilienne. Gilberto interprète ici l’immensément expressive
« Samba de Uma Nota So » (co-signée Newton Mendoza, fidèle compagnon en composition d’Antonio Carlos Jobim), tube absolu l’année précédente lors de son exploitation en 45-tours et depuis lors standard tout aussi impérial. Le choix a également porté sur
« Meditação » (une autre composition du duo Jobim/Mendoza), ou sur
« Outra Vez » (qui a connu quelques mois auparavant une version bien différente par la voix d’Elizete Cardoso). Chantre du
protest song à la brésilienne, théoricien du renouveau de la chanson brésilienne à travers le mouvement tropicaliste, le compositeur Carlos Lyra est également présent, grâce à son classique
« Se é Tarde, Me Perdoa ». L’album tout entier constitue un sommet en matière d’arrangements et d’airs à fredonner avec indolence, insouciance ou tendresse. Il a également la saveur de l’initiation aux quarante années à venir de chansons brésiliennes.
Christian Larrède - Copyright 2012 Music Story