Une voiture flambe dans le désert d'une fin d'été de l'arrière- pays niçois. A l'intérieur, un vieillard, Anchise, qui avait depuis longtemps fui la réalité. Il tentait d'éterniser le bonheur des jours et des nuits passés avec «la Blanche», sa jeune femme. Petite fille, sa blondeur l'avait ébloui. Il l'avait épousée quelques années plus tard. Et puis la typhoïde était venue assassiner la Blanche alors que lui-même luttait sur un autre front, celui de la guerre. Et peut-être était-elle enceinte quand la fièvre l'avait emportée.
Peut-être. Au moment de ce deuil, tout ce que sait Anchise, tout ce qu'il ressent plutôt, c'est que la tristesse risque de l'engloutir comme elle a englouti sa mère, lorsque la guerre précédente a emporté son père. Il se réfugie alors dans une sorte de sommeil intérieur, où demeure la joie d'autrefois. Passent les saisons, les décennies... Nous l'accompagnons jusqu'à l'incendie final, et volontaire, dans l'admirable roman de Maryline Desbiolles, Anchise.
Anchise, qui «avait le don des abeilles», se désintéresse de ses ruches. Et peu lui importe que sa maison s'écroule. Seule compte sa voiture. Quand il ne se balade pas dans le voisinage, «il s'en sert dans le seul périmètre de son champ, comme d'une chambre exiguë où il dort en plein soleil». Là sans doute le rêve le rend-il à ces étreintes où la Blanche et lui se retrouvaient «tous deux, trempés comme à la naissance, reliés encore, inentamés, trempés, oints, lustrés, lavés, dégouttants, suintants, reliés encore aux rivières, aux ruisseaux». Il n'a jamais connu d'autre femme.
Maryline Desbiolles dit la solitude d'Anchise dans ce «trou», cet «oubli» où se dressent comme elles peuvent trois maisons. Un peu avant le col de Nice. Sur l'ancienne route du Sel, qui conduisait à Turin. Les voitures y roulent à vive allure. Avec ses quatre-vingts ans, Anchise est à peine plus âgé que ses trois voisins, deux femmes et un retraité du Gaz.
Leitmotiv du roman: «Nous sommes au temps des réserves.» Ces vieillards-là sont comme un petit groupe d'Indiens fourbus, oubliés dans leur campagne, à peine remarqués par les envahisseurs qui viennent y construire des hangars, y jeter leurs rebuts. «La campagne, c'est souvent ça: un abandon, une désuétude, des parenthèses, celles du week-end, des vacances, la vraie vie est ailleurs. Ceux qui habitent là le croient aussi, ils s'enfoncent dans leur maison comme on s'abîme en mer, ils tombent dans les eaux noires, se prennent les pieds dans leur mémoire qui vacille, se débattent faiblement, sont aspirés. La vraie vie est ailleurs.»
Rappelons que dans la mythologie Anchise était le père d'Enée. La splendeur virgilienne de ce roman tient la promesse de son titre. Les guerres, les morts, l'amour, s'inscrivent dans la destinée de l'octogénaire qui, tel le vieux Troyen, est boiteux. Le ciel l'a foudroyé alors qu'il connaissait avec la Blanche son bonheur le plus intense. Comme si le soleil était jaloux de leur rayonnement. Mais de son infirmité il a tiré une manière de danse. «Ce cinglé, ce fou, ce pauvre con d'Anchise», pour employer les termes de son voisin, doit être le génie du lieu. Celui qui a vu les dieux, de tout près. Anchise «comme hantise».