Amateur passionnée d'art lyrique mais amateur seulement, j'interroge et respecte le point de vue légitime, en ce qu'il est à la fois savant et argumenté, des chroniqueurs professionnels qui s'expriment dans les revues spécialisées ayant tant de choses à m'apprendre ou à me faire découvrir.
Mais la légitimité d'un point de vue savant et argumenté s'affaiblit et surtout exhibe ses limites quand il fait abstraction de la dimension irrationnelle mais puissante qui se nomme : émotion, quand il s'enferme dans une connaissance qui finit par "avoir tort d'avoir raison".
Car l'émotion a un statut de vérité opposable voire supérieur à celui de la théorie, dans le royaume de l'émotion qu'est la Musique.
Si j'avais l'honneur et l'avantage de le rencontrer, c'est ce que je ferais remarquer à Monsieur André Tubeuf, auteur d'une critique sur cette magnifique représentation d'Anna Bolena dans le numéro 138 (décembre 2011-janvier 2012) de l'excellente revue Classica (page 116).
Critique qui ne m'a pas dissuadée d'acquérir le DVD mais qui aurait pu m'en dissuader, ô vergogne !
Heureusement, ce sont les commentaires "profanes" lus ici qui l'ont emporté.
Aux innocents les mains pleines...
Monsieur André Tubeuf, normalien, agrégé de philosophie, élève de Vladimir Jankélévitch, "le" philosophe mélomane que l'on aime, a été happé par la Musique et en est devenu une "voix" éminente, il a écrit mille choses passionnantes sur la Musique et sur l'art lyrique, je le salue.
Mais à propos de cette Anna Bolena, je dis que sa critique, qui me fait penser à un épais curare nappé d'un croustillant caramel, est fourvoyée, tout simplement fourvoyée.
Sa critique m'inspire un commentaire en forme de contre-critique..., payons d'audace !
Certes, Anna Netrebko n'est pas Maria Callas, tant il est vrai que personne d'autre que Maria Callas n'est Maria Callas à qui l'on doit, grâce lui en soit éternellement rendue, la résurrection d'un répertoire mis au rebut par les mauvaises manières de la complaisance et du cabotinage.
Certes, Anna Netrebko n'est pas une "brillante ni exacte vocalisatrice".
Mais outre qu'elle est belle, mais outre qu'elle a une voix proprement somptueuse, elle nous montre, et avec quelle force émotionnelle, et avec quelle noblesse poignante, une femme qui oscille sans cesse entre la révolte et la soumission, face à l'époux criminel qui, pour se débarrasser d'elle, l'accuse du crime d'adultère dont il est lui-même coupable.
Certes, Elina Garanca est blonde et Jane Seymour est "anglaise mais à ce point !".
Certes, sa voix est "étrangère à toute chaleur latine, à tout abandon".
Mais outre qu'elle est belle, mais outre qu'elle a une voix proprement somptueuse, elle nous montre, et avec quel feu sous la glace, et avec quelle fragilité dans l'élégante retenue, une femme qui oscille sans cesse entre le secret triomphe de la favorite élue et la torturante culpabilité de la rivale complice d'une injustice absolue.
Ces deux cantatrices sont magnifiques, vocalement, physiquement et théâtralement, foin du purisme docte égaré dans la méconnaissance de la pure et simple beauté.
Ildebrando d'Arcangelo, Henry VIII allant jusqu'au terme de sa criminelle entreprise, n'a rien d'un "trompe-l'œil", sa grande allure vocale et corporelle donne une vision exacte et saisissante d'un criminel qui, au sens psychanalytique, projette son crime sur l'autre pour s'en exonérer ; il a une classe brutale qui fait frémir, ainsi qu'il se doit.
Francesco Meli, le Percy fidèle à Anna Bolena, son amour d'enfance, fidèle jusque dans la mort qu'il ne fuira pas, campe un authentique héros, celui qui "entre dans le monde par le ciel", il chante bien et il émeut : un héros.
Elisabeth Kulman, dans le rôle travesti du page amoureux de sa reine, magnifique personnage (qui fait irrésistiblement penser au futur Oscar du Bal masqué de Verdi), personnage par lequel la tragédie s'accomplit, contre son gré et contre ses sentiments, est parfaite.
Monsieur André Tubeuf concède la beauté des costumes... encore heureux ! ils sont en effet d'une idéale beauté.
Monsieur André Tubeuf évoque avec nostalgie la mise en scène (1957) de Visconti mais il oublie de dire que cette mise en scène de 2011 est fort pertinente et bien assumée : échiquier pivotant sur lequel les personnages sont des pièces victimes d'un jeu fatal dont ils ne sont pas maîtres.
Monsieur André Tubeuf oublie aussi de parler de l'Orchestre de Vienne.
Fantastique pourtant, absolument fantastique.
L'immense orchestre de Vienne magnifiant la musique italienne, il y a toujours là du bonheur à l'état pur, de la gratitude en vérité, parce que la Musique est universelle.
Et puis - il est vrai que cela va sans dire mais mieux en le disant quand même -, Monsieur André Tubeuf oublie de dire combien la musique de Gaetano Donizetti est belle, si belle, si merveilleusement belle.
Et dignifiée ici par la direction d'un chef enthousiaste (Evelino Pido) qui conduit à la perfection une "impériale" mais plus encore amoureuse phalange.
Alors, bien cher et respecté Monsieur André Tubeuf, quand vous concluez ainsi votre critique :
"(...) tel que c'est, on applaudit sans réserve, vous n'aurez pas Bolena ainsi empaquetée d'or et cloutée de stars d'ici longtemps, mais combien de fois la regarderez-vous ?",
je vous réponds tout net :
"je la regarderai maintes fois et, pour sûr, je ne serai pas la seule !".
Vive la Beauté.