« Ecoute la douce voix… ». C’est ce que propose l’une des cent stratégies obliques élaborées autrefois par Brian Eno et Peter Schmidt ; le compositeur a-t-il jamais tiré cette carte, utilisateur régulier de son propre jeu? Il semble en tout cas que l’aube naissante de la soixantaine lui ait montré la terre qu’il habite sous un jour serein, tempéré et propice au chant, auquel ce disque est par nature profondément attaché.
Mais bien loin de nous endormir, c’est à l’éveil qu’il nous invite, celui d’un matin calme, avec l’instrument renouvelé de sa voix et le support d’un songwriting grandement simplifié, paisiblement poétique ; car sa nouvelle idée, à lui si fécond en théories et plus prompt encore à les mettre en pratique (une idée= un disque), c’est la voix, la sienne, et les mots qu’elle porte.
Naturelle ou filtrée (mais si légèrement), seule ou doublée, agrandie même aux dimensions d’un chœur (ferveur quasi gospel de
« This »), elle déploie ses intonations nasales, son voile et sa justesse avec héroïsme (la lente énumération de
« This,
Another Day on Earth »), mais plus souvent intimisme (
« Caught Between »,
« Long Way Down »), s’effaçant même en fin de parcours au profit d’une voix au phrasé atone, étrangement sensuel, à la
Laurie Anderson (
« Bonebombs »).
Mélodies familières, avec cet élément impondérable qui les rend aussi personnelles et entêtantes, art inégalé de la surprise qui maintient l’oreille en alerte au milieu même d’une matière épurée, qui respire, musicalité maîtrisée des arrangements (superbes cordes sur
How Many Worlds), beauté des sons: c’est un peu son Chant de la Terre que nous délivre ce sage laïc et tranquillement athée, une somme légère mais précieuse de ses talents, et qui sait, au détour de ces lieder ambiants, un genre nouveau peut-être?
Bruno Roy - Copyright 2013 Music Story