Le Dylan nouveau, cuvée 1964, a changé comme l'indique le titre. Il est amoureux, poète, parfois même burlesque et il fuit désormais comme la peste tout ce qui est chanson à message. Il le chante lui-même dans "My Back Pages" : "J'étais plus vieux à l'époque, je suis plus jeune maintenant". Jeune peut-être mais passé maître dans l'art de la composition : "All I Really Want To Do", "To Ramona" et la merveilleuse "It Ain't Me Babe" sont de parfaites chansons d'amour, personnelles et universelles. Il enregistre aussi une longue farce antirednecks où se mêlent allusions sexuelles et évocations d'Antony Perkins et de
La Dolce Vita. Le disciple de Woody Guthrie s'émancipe, il ne manquerait plus qu'il joue de la guitare électrique...
--Hubert Deshouse
Si l’habillage acoustique (guitare, voix et harmonica) reste le même que celui de ses trois premières réalisations, il en est autrement du contenu des textes. Dans une interview, Bob Dylan résume lui-même comment il faut appréhender
Another Side Of Bob Dylan sorti le 9 juin 1964 : « Je ne veux plus écrire pour les gens c’est à dire être un porte parole. A partir de maintenant, je veux écrire sur ce qu’il y a au fond de moi ». Le milieu folk dérouté de ne trouver aucune protest song le fait savoir par son principal journal, « Sing Out », sous la plume de l’intransigeant Irwin Silber. Les chansons de ce quatrième album y sont jugées « trop introspectives, trop narcissiques, souvent sentimentales et parfois cruelles ». En effet, huit des onze chansons évoquent la Femme.
Le ton messianique de «
The Times They Are A-Changin’» est oublié pour faire place à un style plus personnel avec des thèmes allant de la rupture amoureuse (
« Ballad In Plain D ») à la raillerie de l’Amérique profonde (
« Motorpsycho Nightmare »).
Comme pour contrecarrer l’austérité du précédent disque, l’humour est très présent dès le titre d’ouverture
« All I Really Want To Do » comme en témoignent la grille de rimes facétieuse (que John Lennon imitera plus tard…) et le « yodel » « à la Jimmie Rodgers » dans le refrain. Le texte est ambigu donnant à la fois des gages de liberté à Suze son amoureuse tout en cherchant à deviner la moindre de ses intentions. «
To Ramona » est un message d’adieu à Suze dont il se sépare à contrecoeur.
Le ton est plus grave et accusateur vis-à-vis de Suze Rotolo dans «
Ballad In Plain D », titre le plus triste du disque. Dylan y dissèque une dispute homérique (la dernière avec Suze) où il couvre de mépris son entourage et spécialement sa sœur Carla. Plus tard, Bob Dylan regrettera d’avoir été aussi partial et de mauvaise foi. Suze Rotolo mettra du temps à l’excuser mais déclarera que cette chanson fielleuse fut le moyen pour le chanteur de se remettre d’une rupture qui le laissait meurtri et amer.
Sur
« It Ain’t Me Babe », titre final qui résume l’album, l’amour est, cette fois, vu à travers un prisme très cynique. Peu de romantisme en effet dans un vers comme « Retourne te fondre dans la nuit / Tout à l’intérieur est fait de pierre ».
« I Don’t Believe You » se situe, elle, du côté de l’amant délaissé point de vue assez inédit pour une chanson d’amour.
« My Back Pages », la composition centrale de
Another Side Of Bob Dylan est presque une déclaration de foi. Il y regrette l’époque où il se faisait prêcheur contestataire et n’oublie pas au passage d’égratigner les suiveurs, les militants pontifiants au mode de pensée binaire. Le refrain légendaire est un résumé éclatant de sa mutation intellectuelle : « J’étais si vieux autrefois, je suis bien plus jeune maintenant ».
S’il abandonne l’aspect solennel des « protest songs », il n’oublie pas le champ social mais l’inclut dans un contexte plus mystérieux d’une avalanche d’images irréelles. C’est le cas de
« Chimes Of Freedom » où il s’adresse avec compassion à tous les exclus et marginaux rejetés par le système. La puissance de cette évocation évoque Rimbaud (qu’il lit dans le texte*) par l’usage très poétique de la couleur des mots.
Comme pour contrebalancer la pesanteur de
« Chimes Of Freedom », Bob Dylan la fait suivre de
« I Shall Be Free Numero 10 », talking blues où la dérision s’adresse tant à lui qu’à des personnages connus comme Cassius Clay ou le sénateur Barry Goldwater qu’ils égratigne gentiment.
Another Side Of Bob Dylan est un album de transition, où délaissant les codes du folk, il se lance dans des chansons hardies aux textes colorés et impressionnistes. L’intérêt récent pour la « déferlante Beatles » le poussera à accomplir une mue totale en électrifiant sa musique sur l’effronté
Bringin’ It All Back Home. François Bellion - Copyright 2012 Music Story