Dylan le contestataire tire sa révérence. Arrive le poète, l'autre côté de Bob Dylan, la face cachée mais qui se devine en filigrane. Dylan a bien compris que les paroles, fussent-elles protestataires, puissantes et symboliques des états d'âme de toute une génération, ne restent que des mots et que les actes sont très peu suivis d'effets. Le symbole est certainement lourd à porter pour un jeune homme de 22 ans. De ce fait, il prend cette génération à contre-pied et se met en retrait de la protest-song pour adopter, dès l'album Another Side Of Bob Dylan (1964), une reconversion lyrique qui va décontenancer ses admirateurs. Dylan va se rapprocher des intellos, privilégier les chansons intimistes et va déverser tout son fiel sur ses expériences vécues ou rêvées avec les femmes. Adieu le militantisme, vive l'intimisme ! Adieu la country, vive le rock ! Adieu l'acoustique, vive l'électrique ! Ce quatrième album rompt carrément avec son passé de folk-contest-singer. L'ouragan Dylan et sa trilogie électrique se pressentent déjà, qui vont tout renverser sur son passage. Pour ce faire, il garde une recette qui lui sied à merveille : quelques accords de gratte, des solos d'harmonica, et des textes matures. Le piano en plus. Enregistré en une seule nuit, arrosée ou sous Another Side Of Bob Dylan sera rejeté par les inconditionnels du Zim et taillé par la presse. En dépit de cet accueil, le disque connaîtra un bon succès par son côté « Love Songs » très agréable. Beaucoup de chansons traitent des femmes. Sur le ton de la satire dans All I Really Want ToDo, l'entame de l'album. Sur l'air de la complainte comme I Don't Believe You, du regret comme l'autobiographique Ballad In Plain Day ou de la métaphore avec le titre It Ain't Me Babe. Chimes Of Freedom est d'une poésie touchante et d'une mélodie fantastique, l'ascendant de Rimbaud se fait présent dans son lyrisme. Elle deviendra un hymne-phare des années 60. Spanish Harlem Incident est torride, Black Crow Blues et Motorpsycho Nitemare annoncent le passage à l'électrique de Dylan (le piano martelé y contribue) tandis que My Back Pages dévoile, pour peu que l'on lise entre les lignes, la fin de son rôle de porte-parole de la chanson contestataire. Et puis, pour terminer, écoutez bien cette sympathique petite valse qu'est To Ramona. Frais, spontané, railleur, au ton libre, net, sans ambages, Another Side Of Bob Dylan n'a vraiment rien de commun avec la production antérieure du Zim. C'est un album qui fait le tampon entre le folk et l'électrique Dylanesques. Seul bémol : je regrette sincèrement qu'il ait été mis de côté car c'est un très bon album que je vous invite à acquérir.