Cette anthropologie du don n'est pas un texte évident pour le non initié. La première partie instituée "Éléments d'une théorie générale du don" définit notamment un concept d'inconditionnalité conditionnelle qui n'est pas trop facile à cerner. Il n'est peut-être pas possible d'aborder ce livre et en comprendre les aspects les plus théoriques sans commencer par une lecture attentive du texte fondateur de Marcel Mauss (Essai sur le don) et sans disposer d'une solide culture en anthropologie. Le lecteur "ordinaire" s'intéressera plus particulièrement à la partie II (Socio-anthropologie politique du don). Dans le chapitre 6, Caillé expose le lien entre le don et le sacrifice (don fait à la divinité).
Pour un non expert, ce sont sans doute les 40 pages du chapitre 9, les plus concrètes (Don, totalitarisme et utilitarisme) qui sont les plus intéressantes. En matière de totalitarisme, l'étude concerne indistinctement nazisme et stalinisme. Pour Caillé, les matrices idéologiques de ces deux totalitarisme du XXe siècle ne deviennent pleinement intelligibles qu'une fois reconstitué le rapport très particulier qu'elles entretiennent avec l'utilitarisme et l'antiutilitarisme (p. 220). Plus loin (p.223) l'utilitarisme représente le plus petit dénominateur commun respectivement à la démocratie moderne, au(x) capitalisme(s) et au(x) totalitarisme(s). Ce chapitre renvoyant explicitement à la 'Critique de la raison utilitaire'[Caillé, 1989] (note p.234) rappelle les différentes formes qu'a pu prendre l'utilitarisme depuis Bentham : d'abord doctrine qui pose que le seul mobile des individus est la satisfaction de leurs intérêts égoïstes (ce qui conduit à l'invention d'une législation telle qu'il en résulte pour le plus grand nombre le plus grand bonheur possible). Mais la doctrine a ensuite évolué avec Mill et Sidgwick vers une "obligation d'altruisme" identifiant ainsi l'utilitarisme avec la morale de Kant et la philosophie de Socrate (p.235). En fait, ces deux lectures sont vraies en même temps ce qui fait que les utilitarismes réels oscillent constamment entre des propositions antinomiques. Caillé montre ensuite que la connivence entre utilitarisme et totalitarisme survient dans la dimension utilitariste du sacrifice de soi, d'où l'importance de bien comprendre le chapitre 6. La lecture attentive de ce chapitre 9 met en évidence l'ambigüité fondamentale de l'utilitarisme (pour ne pas parler des utilitarismes) qui peut en pratique servir les plus grands biens comme les plus grands maux. La discussion se clôt sur une question : "Et aujourd'hui ?". La réponse de Caillé à celle-ci est teinte d'un optimisme très modéré, mais c'est sans doute chez Michéa qu'on trouvera les développements les plus intéressants sur le sujet. A lire rien que pour le chapitre 9.