Suivant ¼dipe sur la route, serviteur des langues du songe/ Vint celle qu'on n'attendait pas/L'enfant longue, la naissante, la lucide, la limpide Antigone des rivières.»
Après avoir erré dix ans avec son père, ¼dipe, celui qui tua son père et épousa sa mère, Antigone rentre à Thèbes pour empêcher la guerre que préparent ses deux frères bien-aimés. Pour eux, elle plaidera, mendiera, dansera, luttant de tout son corps contre la haine qui fait vaincre.
Elle sculptera dans le bois leur histoire, celle d'Etéocle le mal-aimé, le moins aimé, celle de Polynice le triomphant, le solaire. Elle tentera tout, pleurant le soir dans les bras de ceux qui l'aiment, bravant la loi au péril de sa vie. Femme aimante et endurante, fragile et éternelle, Antigone échouera et mourra. Ainsi en a décidé Sophocle dans l'une des plus belles tragédies grecques écrites il y a plus de deux mille ans. Ainsi en a décidé Henry Bauchau, romancier, poète et dramaturge d'origine belge, qui, depuis la première Antigone, refait tout le chemin en un récit éblouissant.
Eblouissant, cet art du roman qui raconte la danse, le bruit des armes, les cris des chevaux et la peur du noir là où la pièce n'est que répliques.
Eblouissante, cette langue dénudée et matérielle qui fait dire à Etéocle: «Ma pauvre s½ur, je crois que tu ne comprendras jamais rien à la haine. La haine, c'est l'amour en dur.»
Eblouissante enfin cette éternité d'une femme «ignorante, éclairante» qui s'expose au nom de la vie et jamais du sacrifice. Après ¼dipe sur la route et Diotime et les lions traduits en plusieurs langues, Henry Bauchau clôt avec Antigone une trilogie romanesque dont on pourrait dire qu'elle nous offre avec une rare beauté le sentiment du monde.