Dès le lever de rideau, « Antigone » dégage une puissante intensité qui ne cesse de croître avec la succession rapprochée des climax. Ecrite en un seul acte, cette tragédie d'à peine 60 pages étonne par la volonté d'Antigone de ne pas chercher à sauver sa peau. Est-ce sa façon de vibrer, à l'instar de ce que disait Becket dans une autre pièce d'Anouilh: « Il faut jouer sa vie pour se sentir vivre... » ?
Comme Becket, Antigone semble peu attachée à la vie terrestre. Mais si le sacrifice de Becket s'expliquait par son attachement à Dieu, celui d'Antigone pour Polynice, le frère indigne, est plus dur à justifier. Fiancée à Hémon, elle préfère renoncer à cet amour et braver l'interdit du roi Créon. Le père d'Hémon la condamne à mort, car elle a voulu donner une sépulture à son vaurien de frère Polynice qui s'est battu à mort et a tué son autre frère, le bon Etéocle.
« Antigone était faite pour être morte. (...) Polynice n'était qu'un prétexte ». Créon s'explique ainsi le choix d'Antigone, qui ne fait vraiment rien pour échapper à sa condamnation à mort.
Contrairement à d'autres tragédies où l'acharnement du destin repose sur une succession d'éléments contraires, le sort funeste d'Antigone dépend avant tout de son rejet du bonheur et de son mépris des valeurs bourgeoises telles qu'incarnées par la famille royale.
Dans ce sens, Antigone est une parfaite candidate pour la réussite d'une tragédie. Son choix, qui s'apparente à une abdication, rejoint la définition de la tragédie donnée par le choeur dans la pièce : « c'est reposant, la tragédie, parce qu'on sait qu'il n'y a plus d'espoir, le sale espoir ; (...) Dans le drame, on se débat parce qu'on espère en sortir. »
Se débattre, ce n'est en tout cas pas ce que fait Antigone, elle qui ne dramatise à aucun moment le tragique de sa future mort.