Le premier disque de Marylin Frascone, comprenant la Sonate en si mineur de Liszt et le Gaspard de la Nuit était une réussite complète. On pouvait y entendre une artiste aux talents multiples, dont celui de nous emporter dans son univers dès les premières secondes. Dotée de moyens techniques extraordinaires, cela lui permet d'aller jusqu'au bout de ses conceptions, mêlant ardeur, fougue, passion et intellect à bon escient. Son intelligence très aiguisée et son instinct musical très fort permettaient de donner à sa Sonate de Liszt une spontanéité et une clarté architecturale à la fois. Sa capacité de créer les climats les plus diverses et variés est une autre de ses qualités, ce qui lui permet de ne jamais faire sombrer ses versions dans une monochromie fâcheuse. Son Gaspard fascinait tout autant pour le climat hyperglauque du Gibet que pour les fulgurances contrôlées de son Scarbo et les grandes vagues sonores de son Ondine. Ce disque mérite 5 étoiles et figure dans mon palmarès personnel de mes disques préférés.
Ces qualités, on les retrouve pleinement dans ce récital Liszt, formidablement construit au demeurant. Les pièces se succèdent de manière logique et, tout en nous faisant apprécier pleinement les atmosphères les plus dissemblables, son jeu semble imperturbable, maîtrisant crânement les écueils de ces partitions. Son jeu, d'une grande lisibilité, nous permet d'entendre de nombreux détails, habituellemment passés sous silence, disparaissant sous des basses écrasantes. Les miroitements qu'elle obtient de son piano nous font goûter des instants d'intense poésie, lesquelles sont encadrées de morceaux de bravoure que la pianiste maîtrise souverainement et dans lesquels elle met en valeur l'aspect le plus psychologique de ces pages. "Après une lecture de Dante" est un très savant condensé de toutes ces vertus. Sur un tempo très souple ( le contrôle très fin du rubato est une autre de ses grandes qualités) elle nous captive tant par la diversité infinie de ses nuances expressives que par la logique interne du discours qu'elle tient. Rarement cette page n'aura connu de vision plus naturellement architecturée et en même temps aussi solide. La technique pianistique de la pianiste fait le reste. Sous ses doigts, "Au lac de Wallenstadt" semble être le prolongement exact de la pièce précédente. Et pourtant, il est difficile d'imaginer pièce plus dissemblable : d'une grande clarté, La Grande Marylin y fait miroiter son clavier comme personne et obtient de grands instants de musique pure. Les Funérailles sont un torrent de lave en fusion en constante expansion qui ne cessent d'impressionner. Le Nocturne et les Etudes de Concert font valoir les grandes qualités pianistiques de Marylin Frascone en même temps que son sens inné de créer les atmosphères les plus riches possibles. Arrivent les "Nuages Gris" dont l'aspect le plus moderne de la page apparaît avec une grande évidence. Le piano se fait plus tamisé et prend à la gorge et nous laisse sur le choc malgré la birèveté de l'oeuvre (2') Enfin, arrive le festival pianistique le plus étonnant du disque : la Totentanz dans sa transcription pour piano. Frascone s'y déchaîne sans modération, tout en la bâtissant de manière infaillible. Chaque transition prend son sens, la progression de cette redoutable page apparaît alors évidente. Et c'est sans parler de l'ardeur avec laquelle la pianiste emporte l'oeuvre : par moments, les torrents pianistiques sont tels qu'on a l'impression qu'elle a plus de deux mains !! Enfin, en bis, elle joue le Lacrymosa de manière pudique et poignante, achevant un programme parfait, joué de manière parfaite. Un des plus grands disques pour piano que j'ai entendus.