Je connais ce DVD dans une ancienne présentation. Sur un seul disque, une face correspond à chaque film, mais je ne peux rien garantir concernant la présentation actuelle.
Le Rite (Riten, 1969, noir et blanc) et Après la Répétition (Efter Repetitionen, 1984, couleurs) sont des moyens métrages d'environ 70 mn conçus pour la télévision et qui sont sortis en salles ensuite, contre la volonté du réalisateur, au moins pour le second. Sont-ils adaptés à la télévision ? Oui, si l'on considère l'économie de moyens, le faible nombre d'acteurs, le cadrage souvent serré, non car ce sont des films bavards et denses, nécessitant une attention soutenue, alors que l'insouciance congénitale de la télévision et l'attention flottante qu'elle instaure plus ou moins chez le spectateur permettent moins de concentration que les salles obscures. Le passage au cinéma n'était donc pas si absurde. Les deux films ont aussi en commun de mettre en scène le monde des acteurs.
Dans Le Rite, un juge d'instruction interroge les trois acteurs d'une petite troupe pour des questions de censure morale mais aussi pour un soupçon de dissimilation de revenus. On pense bien sûr au thème de l'humiliation des comédiens présent dans La Nuit des Forains, mais ici la situation est renversée, le malheureux juge d'instruction se décomposant devant les attaques des acteurs, l'un d'eux en particulier, odieux. On pense aux difficultés de Bergman avec son pays à la même époque, encore qu'en fait le contrôle fiscal qui a entraîné son exil date des années 70. L'aspect règlement de comptes se confirme quand on voit que Ingmar Bergman joue le rôle du prêtre dont je ne décris pas l'attitude pour ne pas trop en dire sur l'intrigue. Ce film est un vrai hurlement de haine de bout en bout, qui échoue dans son intention car le spectateur doté d'un peu de coeur réservera sa sympathie ou du moins sa pitié au malheureux serviteur de l'Etat. Le cadrage serré contribue à rendre certaines scènes étouffantes. Par ailleurs, des situations auraient été scabreuses dans un film des années 50, indice certain d'un changement dans les moeurs, auquel Bergman lui-même n'a pas peu contribué. Mais on subodore, quarante ans après, que l'aspect critique du cinéma de Bergman semble commencer à produire une nouvelle positivité conformiste.
Après la Répétition met en scène un metteur en scène de théâtre (ce que Bergman était aussi, en hiver) aux prises avec deux actrices. Il est difficile d'adhérer au film dès le début parce que le sujet, les ressemblances des situations avec ce qu'on sait de la vie du réalisateur et scénariste de l'oeuvre font forcément penser au narcissisme coutumier aux hommes de spectacle, qui ne peuvent intéresser le public que lorsqu'il se fait oublier; et aussi parce que la fixité de l'unique décor, l'aspect affirmatif du discours, le film ne contenant apparemment de sens que ce qu'en disent les personnages, ce discours complété lui-même par les réflexions intérieures du metteur en scène (en italiques dans le sous-titrage) relévent plus du théâtre filmé, voire de la littérature (l'auteur omniscient...), que de la représentation filmée. Heureusement l'"arrivée" de la comédienne vieillissante jouée par Ingrid Thulin donne ensuite au film l'épaisseur, le sens et l'humanité qu'on attendait, qui continueront d'être présents même lorsqu'elle aura quitté l'écran. Le film convainc donc finalement et fait réfléchir aux relations entre les êtres.
Les noms des personnages (Vogler, nom d'homme de spectacle, Egerman) ont des correspondants dans d'autres films; Anna Egerman évoque Anne Egerman l'épouse d'un homme plus âgé dans Sourires d'une Nuit d'Eté et la situation de la première en date a un rapport éclairant pour tout bergmanophile expérimenté avec celle de la seconde. Les flash-backs non annoncés et présentés anormalement dans le même décor ne contribuent pas à la lisibilité des situations, le spectateur se mettant à douter de ce qu'il avait pourtant bien compris; après avoir vu le premier film, on se dit que Bergman exerce son sadisme non plus sur l'administration, mais aussi sur le public. Deux visions du film permettent d'éviter tout risque de contresens, après tout c'est à ça aussi que sert la vidéo.