Ce livre est bizarre. De là sans doute vient un bonne partie du malentendu à son sujet.
Réglons pour commencer, si vous voulez bien, la question posée par l'un des reproches que lui ont fait ses détracteurs: "il n'apporte rien qu'on ne savait déjà". Oui, certes, une partie de ce que "dévoile" SG, on le savait depuis toujours sauf que ... cela avait été occulté depuis une trentaine d'années par la vulgate actuelle qui, partie d'une réévaluation légitime du rôle des "Arabes" dans la transmission du patrimoine intellectuel de l'Antiquité classique est arrivé à faire avaler à l'opinion publique et aux médias l'idée absurde que "la modernité occidentale dériverait des lumières de l'Islam". Le reste, "on" le savait à travers de multiples travaux spécialisés plus récents (de sorte que ce "on" qui savait était réduit à quelques milliers de spécialistes), dont SG a eu le mérite de faire la synthèse (faire la synthèse de travaux spécialisés est une activité parfaitement légitime relevant de la mission d'un historien).
On peut faire au Pr Gouguenheim des reproches bien plus sérieux.
1- L'incertitude sur le genre dont relève l'ouvrage: s'agit-il d'une recherche historique à caractère scientifique ou d'un ouvrage "engagé", voire polémique ? Dès l'introduction, le ton est donné: l'auteur énonce clairement une intention polémique. Rien de mal à ça, d'autant plus que je suis de ceux qui partagent l'irritation qu'il exprime à l'égard de la vulgate en vigueur. Suivent quelques chapitres qui relèvent à l'évidence du genre érudit, un peu arides à lire, mais impeccables (citation des sources pour toutes les affirmations, etc.), ceux qui traitent d'une part de l'½uvre de traduction effectuée en Occident et d'autre part du rôle prépondérant des "Arabes" chrétiens dans la transmission de l'héritage hellénique par le monde islamique (entendez: l'aire géographique et culturelle soumise à la domination politique de l'Islam). Ensuite, on trouve des parties beaucoup plus polémiques.
2- Du point de vue de la composition, on reste sur l'impression que l'ouvrage est constitué d'un c½ur, correspondant à son titre, traitant des traductions "occidentales", notamment celles effectuées par Jacques de Venise au Mont-St-Michel, qui aurait pu (ou dû) faire l'objet d'une monographie destinée à une revue spécialisée, autour duquel l'auteur a agrégé des parties rédigées dans un esprit plus ambitieux, qui sont moins convaincantes. A cet égard, il faut souligner que sa démonstration de l'antériorité des traductions "occidentales" est bancale: les manuscrits du Mont St Michel ne sont antérieurs que de quelques dizaines d'années par rapport aux traduction via l'arabe (celles de Tolède et de Salerne): pour que la démonstration soit probante, il manque une chronologie comparée entre les deux "filières". Au final, on se trouve ainsi en présence d'un "objet littéraire non identifié" qui peut laisser perplexe.
3- On peut considérer que l'auteur a commis une faute "tactique": en attaquant nommément certains de ses collègues encore en activité (p. ex. Alain de Libera), il a dressé contre lui nombre de membres de sa corporation (dont beaucoup ont d'ailleurs réagi avec pas mal de mauvaise foi, dans la mesure où ils ont signé les pétitions dirigées contre lui alors qu'ils ont eux-mêmes publié des articles ou des ouvrages spécialisés allant dans le même sens que lui, comme si le vrai reproche qu'on lui adresse est d'avoir rompu l'omerta des spécialistes en révélant au grand public des "secrets" politiquement incorrects).
4- Les parties polémiques sont émaillées de considérations parfois assez superficielles (p.ex. sur la comparaison des civilisations, etc.), parfois aussi mêlées de contresens (les passages sur la prétendue "impossibilité" de traduction précise entre langues sémitiques et langues indo-européennes ne tiennent pas debout: la traduction en grec de la Bible hébraïque, dite des Septante, qui a fait autorité dans l'Eglise primitive, de culture hellénique, en est un contre-exemple flagrant; de nos jours, la pratique des organisations internationales, qui produisent des versions anglaises, françaises, arabes, chinoises, etc. des mêmes documents techniques presque sans aucune différence de signification administre une autre preuve que cette tâche, pour délicate qu'elle soit, n'a rien d'impossible). Superficielle, également, est la comparaison entre la pénétration de l'hellénisme dans l'islam et dans le christianisme. Le christianisme est, dès le départ, imprégné de pensée grecque: présence des thèmes familiers de la philosophie grecque (p.ex. les thèmes platoniciens dans l'Évangile de Jean), mais aussi du fait que, à partir de St Paul et jusqu'au concile de Chalcédoine, c'est essentiellement dans le milieu des communautés chrétiennes des régions orientales de l'Empire romain que se sont forgés, sous l'impulsion de penseurs qui étaient de culture et de langue grecque, les concepts fondateurs de la doctrine chrétienne. En Islam, et plus précisément chez les penseurs musulmans de l'époque classique, l'héritage grec ne s'introduit que plusieurs siècles après que la doctrine musulmane ait été fixée. Cette considération, pourtant simple, n'est pratiquement pas évoquée, l'auteur s'en tenant à des pétitions de principe (pas forcément fausses, mais affirmées sans discussion sérieuse) sur l'imperméabilité de l'islam aux idées étrangères.
Au total, ça fait un livre intéressant et courageux, mais il n'atteint pas l'objectif de démonstration qu'il se propose. Je ne regrette pas de l'avoir acheté (ne serait-ce que par solidarité avec un auteur injustement attaqué par les bien-pensants islamophiles) et d'avoir consacré quelques jours à le lire, mais je lui préfère de loin sur ces questions controversées l'ouvrage de Rémi Brague "Au moyen du Moyen-Age", qui n'est pourtant pas construit comme un livre mais comme un recueil d'articles, et qui est beaucoup plus convainquant et où la réflexion est bien plus profonde.