Surprise! Juste après avoir percé internationalement grâce à
Purple Rain, le petit génie de Minneapolis se remet radicalement en question. Toujours entouré par The Revolution, le chanteur poly-instrumentiste prend ses nouveaux fans à contre-pied en partant sur une tangente psychédélique inattendue, qui rappelle les beaux jours du
Sgt. Pepper's des Beatles. Un pari aussi culotté que finalement fructueux. Le morceau-titre, l'enchanteur "Raspberry Beret" ou "Pop Life", réflexion sur sa nouvelle condition de star, ravissent autant qu'ils étonnent. Et, si "The Ladder" peut désorienter par son mysticisme hermétique, l'incisif "America" rappelle que son altesse princière est, quand il veut bien s'en donner la peine, un funkster hors-pair. N'hésitez pas à flâner à "Paisley Park". Couleurs fluo et parfums d'encens garantis.
--Thierry Chatain
Trois ans avant
Lovesexy, et seize ans avant
The rainbow children,
Around the world in a day inaugurait avec brio la série des grands albums incompris de Prince. Toutes les conditions, il est vrai, étaient réunies pour que le disque ne rencontre pas son public : victime simultanée d'un virage esthétique négocié de façon abrupte, et d’un carambolage des plannings de sorties (à la surprise générale, l'album atterrit dans les bacs dix mois seulement après le triomphal
Purple rain, et onze mois avant un autre disque légitimement considéré comme un chef-d'oeuvre -
Parade),
Around the world in a day suscita, sans surprise, des réactions mitigées, puis sombra dans un relatif oubli - y compris chez les fans de Prince, qui, aujourd’hui encore, font presque systématiquement l'impasse sur cet album au moment de dresser la liste des oeuvres incontournables de leur idole.
Cependant, si l’on cesse de le prendre pour ce qu’il n’est pas (un exercice de style gratuit et un peu vain) ou de ne considérer que ce qu’il aurait pu être (un
Purple rain bis, mêlant avec bonheur le rock et le funk), ce disque s’avère bien plus subtil que l’album de pop psychédélique à l’ancienne auquel on l’a trop souvent réduit. Comme à son habitude, Prince y mélange les genres ; mais au lieu de provoquer des collisions frontales entre les styles qu’il entend fusionner, il passe cette fois de l’un à l’autre de manière gracieuse et presque imperceptible, glissant d’une ballade piano-voix d’une douceur absolue (
« Condition of the heart ») à une adorable sucrerie musicale à la mélodie aérienne (
« Raspberry beret »), faisant surgir de nulle part des images de fête foraine au charme acidulé (
« Paisley Park ») avant de rebondir sur une rythmique montée sur ressorts (
« Tamborine ») qui le propulse vers la fin de l’album, diptyque halluciné au cours duquel le chanteur fantasme sur une échelle qui le mènerait directement vers les cieux (
« The ladder »), puis en gravit les échelons imaginaires afin d’entamer un improbable discours avec... Dieu lui-même (
« Temptation »).
Est-ce du rock ? De la pop ? Du funk ? De la soul ? Impossible à dire : Prince brouille à ce point les repères que les étiquettes habituelles n’ont simplement plus cours ici – à l’exception d’un
« America » banalement rock, et donc franchement hors-sujet. Pour la première fois de sa carrière, il propose une musique totalement indéfinissable, extrêmement personnelle, et infiniment touchante, la plupart des morceaux de l’album évoquant le monde de l’enfance et du rêve. Désormais affranchi de tous les carcans susceptibles de brider sa créativité, il affirme avec conviction son identité artistique, et le fait de la manière la plus impressionnante qui soit : sans violence, avec une sorte d’évidence tranquille qui imprègne chaque recoin de cet album lumineux, doux et rêveur. L’avenir, désormais, lui appartient.
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