Domènec Terradellas : "Artaserse", 1744, Reial Companyia Opera de Cambra, J. B. Otero, 2008, 3 CDs RCOC records.
Qu'on l'ait nommé Domenico Terradeglias ou Terradella en Italie, où il fit la plus grande partie de sa carrière, il est bien né Domènec Terradellas à Barcelone en 1713, et est mort à Rome en 1751, assassiné, dit une méchante légende, par Niccolo Jommelli, jaloux du triomphe remporté par son "Sesostri, re d'Egitto", donné quelques jours plus tôt pour l'ouverture du carnaval... (Tiens, déjà Mozart et Salieri !)
Ayant quitté l'Espagne très jeune, où il ne reste aucune trace de sa formation musicale, Terradellas gagna l'Italie où il fut, de 1732 à 1738, l'élève de Francesco Durante, avant de devenir, de Naples à Venise, de Florence à Paris, de Rome à Londres, et pour plus de dix ans, un des meilleurs représentants de l'opéra napolitain.
Composé sur un livret de Metastasio, (le même que Thomas Arne traduira en anglais), équilibrant assez bien les différents conflits, d'amour, d'amitié, d'ambition et de fidélité parental qui l'animent, cet "Artaserse" est le chef d'oeuvre d'un mélodiste inventif, d'un orchestrateur solide et plein d'audace, associant fougue et raffinement, et amateur de contrastes marqués. Il fut créé pour l'ouverture de la saison d'opéra vénitienne en 1744, dans le théâtre de la famille Grimani, le San Giovanni Grisostomo, le plus célèbre de Venise, et dans lequel un succès assurait une renommée européenne. Il est curieux qu'un compositeur de cette qualité et ayant joui d'une telle célébrité de son vivant soit à ce point méconnu aujourd'hui. Car s'il figure dans le guide Fayard de l'opéra, le Larousse des grands musiciens l'ignore. Grâce à cet enregistrement et celui de "Sesostri", justice sera rendue à Domènec Terradellas.
Pour Artabano, la seule voix masculine de l'opéra, et qui est le "mauvais" de l'histoire, et son moteur, on aurait souhaité une voix bien caractérisée, tranchante, au timbre franc, capable de plus d'ampleur et d'investissement, un Topi Lehtipuu ou un Thomas Randle par exemple, plutôt qu'Agustin Prunell-Friend. Si Céline Ricci, dans le rôle périlleux d'Arbace, n'offre pas, elle non plus, un timbre très agréable, et laisse échapper quelques aigus stridents, le reste de la distribution est plus que satisfaisant : Marina Comparato, en Mandane, rôle complexe et ardu vocalement, Sunhae Im, délicieuse en Semira, la "caracolante" Marivi Blasco en Magabise pour qui Terradellas a composé au I° acte comme un prémice de "l'air des clochettes", et enfin, Anna-Maria Panzarella dont la belle voix, charnue et ronde, convient au rôle noble s'il en est d'Artaserse, souverain qui, comme souvent chez Metastasio, fait grâce à tout le monde, à la fin, assassins, traîtres, empoisonneurs, tant pis pour leurs victimes...
Comme je le disais dans le titre, un musicien qui est une révélation, irrésistible.