Cette compilation publiée en 1992 est historique. Il s'agit de la 6ème référence de WARP et la première d'une série de 8 albums intitulée « Artificial Intelligence ».
Créé en 1989 en pleine vague acid house, WARP a évidemment été marqué par ce courant musical, ainsi que par la techno de Detroit. Les premières productions de la maison de Sheffield (Sweet Exorcist,
LFO,
Nightmares On Wax...) rendent compte de ces influences. Mais très vite, Steve Beckett et Rob Mitchell, les fondateurs du label, vont faire preuve d'ambition et d'imagination. Sentant que la source techno/house allait se tarir, ils vont chercher à signer des artistes originaux ayant une vision à long terme et développer une musique électronique novatrice qui s'adressera davantage à l'esprit qu'au corps : l'« Intelligent Dance Music » (IDM) était née. Une appellation hasardeuse car cette « dance music » n'était pas plus « intelligente » que les autres, elle était simplement plus abstraite et cérébrale. D'ailleurs, ce terme générique sera vite remplacé par celui d'« electronica ». La pochette annonce clairement la couleur : un androïde en train de « déguster » une cigarette, en position semi-allongée dans un fauteuil. Deux disques dont on reconnaît les pochettes jonchent le sol :
Autobahn de Kraftwerk et le
Dark Side Of The Moon de Pink Floyd, immenses influences.
Sur cette compilation, nous retrouvons quelques-unes des futures stars du label comme
Autechre, Richard D. James alias
Aphex Twin (ici sous pseudo The Dice Man), I.A.O. (Ken Downie des
Black Dog) et d'autres moins célèbres (Musicology, plus « connus » sous le nom de
B12) ou dont le passage sur WARP fût des plus brefs (
Speedy J, Up! alias
Richie Hawtin). Tous ces jeunes producteurs âgés à l'époque d'à peine une vingtaine d'années (seul Alex Paterson de The Orb, qui complète ce plateau, fait figure de vétéran) se doutaient-ils qu'ils allaient écrire l'une des grandes pages de l'histoire de la musique électronique ?
La musique ici présente reste malgré tout assez « dancefloor » et les morceaux sont homogènes, avec force nappes et mélodies minimalistes. Certains mettront davantage l'accent sur les mélodies (« Telefone 529 », « De-Orbit »), d'autres auront un côté techno (« Polygon Window », « Spiritual High ») ou ambient (« The Clan », « Loving You Live ») plus marqué mais dans l'ensemble, ils ne se démarqueront pas radicalement les uns des autres dans le son. Il faudra attendre quelques années pour que ces jeunes pousses trouvent leur voie et se singularisent, particulièrement Autechre, ici assez méconnaissable en comparaison de ses productions futures, beaucoup plus complexes. Je lisais récemment une interview du créateur de la techno Juan Atkins où il expliquait que les morceaux électroniques d'antan avaient une certaine innocence, que tout est beaucoup plus calculé de nos jours (le rock et le rap ont connu ça aussi). C'est exactement ça et c'est en grande partie ce qui fait toute la force de cette compilation.
A noter, le livret intérieur est une bonne source d'informations où l'on découvre, entre autres, les influences de chaque artiste. Sans surprise, les légendes allemandes (Kraftwerk, Tangerine Dream...) et de Detroit (Juan Atkins, Derrick May...) se taillent la part du lion. Et Booth et Brown d'Autechre sont très fans d'électro, ce qui est clairement perceptible sur « Crystel ».
« Artificial Intelligence » : le début d'une grande aventure.