Cette édition de luxe, appelée « la grande collection » doit à mon sens être préférée à l'édition d'origine, quoiqu'en disent les inconditionnels de l'original. Par son format d'abord : c'est un vrai plaisir de voir en grande taille, le travail de dessin : le trait y est beaucoup plus net que dans la première édition qui ressemble, si on la compare case par case, à une vulgaire photocopie plus ou moins floue ! De plus, si le dessin n'est absolument pas modifié (sauf parfois la couverture), les couleurs sont quant à elles totalement retravaillées (ainsi que le lettrage) ce qui donne à mon avis toute sa valeur à cette collection. La différence saute aux yeux : des à-plats sommaires et souvent arbitraires très années 60/70 sans aucune nuance, on se trouve face à de très belles couleurs très proches de la réalité, dont le sommet est sans doute dans les planches représentant des scènes de nuit, avec l'aura lunaire, les dégradés d'ombre sur les objets, ce qui créé une véritable atmosphère nocturne. La finesse en dégradés des couleurs donne beaucoup plus de volume et de présence, de réalité en somme, et l'on ne devrait pas s'en plaindre.
Paru en 1967, Astérix légionnaire est une critique ouverte de l'armée et de ses travers, ainsi que de l'incurie administrative, le tout basé sur un renversement des valeurs.
Après 8 planches introductives où l'on voit les effets pervers de l'amour chez Obélix, en sentiments avec Falbala qui apparaît pour la première fois ici, nos héros s'en vont à la recherche de son fiancé Tragicomix, Jean Marais caricaturé, que l'on retrouvera beaucoup plus tard dans la série. Les anachronismes sont quasiment absents de cet album, hormis le concept moderne de la "légion" et l'excellent plagiat graphique du Radeau de la Méduse, accompagné d'un jeu de mot savoureux. Par contre, le système de gags filés est considérablement développé et parfois étendu dans le temps : le salut à la patrouille, le garde devant la porte du QG de la légion, la naïveté de l'égyptien, les centurions en crise de nerfs, le cuisinier et sa marmite ainsi que les bons petits plats qui vont avec, l'énumération lors de la présentation des matricules, les mots de passe, les pirates, le traducteur polyglotte, les bulles hiéroglyphiques de l'égyptien faites de symboles de guides touristiques et ses "poil au..."
L'armée et ses conséquences sur la vie quotidienne sont donc la première cible des auteurs. Tout y passe : tromperies sur l'enrôlement, le mélange ethnique et l'incompréhension associé au nivelage des personnalités individuelles (ou du moins de leur tentative...), la visite médicale, l'intendance, la cantine et sa nourriture, la formation (tir, combat rapproché), l'organisation de la journée, la marche forcée, la confusion des ordres, les discours de propagande, le vieux dur à cuir ventard bardé de cicatrices et porté sur le vin, la guerre civile.
La planche consacrée à l'administration n'a rien perdu de son actualité : sinécure et tâches répétitives, mauvaises volontés et laisser-aller...
L'humour vient principalement du renversement des valeurs : rien ne se passe comme il se doit dans cette légion, et ce sont les gradés qui en feront les frais, physiques et nerveux. Les chefs ne commandent plus rien et même César est incapable de prendre une décision quant à l'attaque contre ses ennemis (fait historique...)
Deux phrases revanchardes résument tout l'album : Astérix à obélix : "Faut pas de faire d'idées. Plus les armées sont puissantes, plus la nourriture est mauvaise. Ca maintient les guerriers de mauvaise humeur." et le Centurion : "Je suis sûr que vous êtes impatients et joyeux d'aller au combat et que..." ... "Mais qu'est-ce qu'il a dit le centurion ?" demande un légionnaire goth; l'interprète : "Je vous expliquerai à l'occasion"...