J'ai trouvé ce livre bien surfait et très frustrant...
L'histoire est maintenant bien connue : Marlow raconte à ses amis l'expérience qu'il a vécue en Afrique équatoriale et en particulier sa remontée du grand fleuve comme capitaine d'un bateau à vapeur afin d'aller "récupérer" un chef de poste de l'intérieur nommé Kurtz. Hélas, ce qui aurait certainement gagné à nous être présenté dans un style "grand reportage" nous est servi avec emphase comme un récit symbolique, comme une remontée aux commencements du Monde, un retour à la barbarie des origines...
Ce Kurtz, ce "génie", cet apôtre de la civilisation qui avait proclamé que chaque poste "devait être comme une balise sur la route d'un monde meilleur", ce personnage qui a fasciné et subjugué tous ceux qu'il croisait, ce génie a fini par basculer dans le monde des ténébres! Il est devenu un tyran impitoyable et sanguinaire... Dans ce pays, où "on peut faire n'importe quoi", contrairement aux "pélerins" minables qui ont "basculé" simplement par laisser-aller et par veulerie, Kurtz, missionnaire exalté qui ne peut s'accomoder de demi-mesures, a quant à lui "basculé" d'un extrême à l'autre. Il semble tout-à-fait normal que le lecteur se pose des questions sur le pourquoi et le comment d'un tel revirement... De plus ce lecteur voudrait certainement en apprendre plus sur le contenu du discours de ce conquérant des ténèbres dont on nous dit qu'il est "une voix", que l'on écoute et avec qui "on ne discute pas" ! Marlow arrive trop tard... le personnage devenu mythe qui est remonté sur le bateau, allongé sur une civière, n'est plus qu'un moribond. Kurtz, mais aussi l'auteur, échappe au tout dernier moment à l'épreuve de la présentation des preuves... en laissant le lecteur sur sa faim.
Et que nous conte Marlow le témoin? Son récit non linéaire est souvent confus, alourdi par des digressions plus ou moins emphatiques qui reviennent périodiquement sur les mêmes thèmes. Son discours finit par lasser, comme ses piques continuelles à propos des "pélerins". En écoutant Marlow on a l'étrange impression que celui-ci a vécu cette expérience comme s'il n'était pas complètement éveillé, comme si ce qui l'entourait n'était pas totalement réel, comme s'il commençait à être miné par les fièvres... Le lecteur peut donc se sentir légèrement gêné face à ce personnage un peu flou, d'autant que l'auteur semble s'en être désolidarisé dès le début du livre quand il écrit que les amis réunis sur ce yawl sur la Tamise étaient sur le point d'entendre Marlow relater "une de ses expériences peu concluantes" ("to hear about one of Marlow's inconclusive experiences")!
Il reste à aborder l'aspect "anti-colonialiste" du roman... Sur ce point également on peut être insatisfait. Si la critique des nouveaux "pélerins de la civilisation", prédateurs minables et hypocrites, est cinglante bien qu'un peu facile, l'auteur reste par ailleurs très distant de ces indigènes exploités vus essentiellement comme des groupes, qu'ils soient mourants dans "le bosquet de la mort", équipage de noirs aux dents limées, ou bien "sauvages" asservis par Kurtz, et jamais comme des individus, à peine comme des "fonctions". Ils restent des "non-civilisés", dont il n'est nul besoin de connaître les moeurs. L'auteur semble bien plus intéressé par l'observation des comportements humains quand l'homme perd ses repères, quand il est plongé dans un monde inconnu où les barrières sociales et morales ont disparu. L'Afrique n'est finalement "utile" que comme un décor exotique se prêtant idéalement à ce genre de conflits éthiques. Pouvoir absolu et Force brute ne vont pas l'un sans l'autre dans la grande majorité des sociétés dites "primitives" ... il n'y a qu'à penser aux rois de l'ancien Dahomey qui n'ont certainement pas eu besoin d'attendre l'exemple d'un Kurtz pour installer leur trône sur des crânes d'ennemis vaincus. L'homme n'est pas naturellement bon et le soit-disant "contrat social" n'est qu'une vue de l'esprit : Kurtz n'a-t-il pas seulement voulu "re-vivre" dans ce "monde du début", dans ce monde des ténèbres, comme on y vivait, et plutôt comme on y survivait, à cette époque, en faisant fi des valeurs qui ont affiné nos instincts ? et cela parce qu'elles n'y sont pas adaptées..ou même, peut-être, parce que ces valeurs se sont révélées fausses à ses yeux ?
Je signale que j'ai lu ce livre dans la série "Folio bilingue" pour disposer du texte original et ainsi m'assurer que mes commentaires ne sont pas perturbés par une traduction approximative.