Toujours aux fameuses éditions "Le mot et le reste", voici un ouvrage qui retrace l'histoire du "rock choucroute" allemand apparu à la fin des années 60, sur fond de contestation politique, d'aspirations libertaires et de révolution musicale, en présentant ses principaux acteurs (groupes, producteurs, inspirateurs, labels). Nous tenons là l'un des deux ouvrages de référence sur ce passionnant courant musical, l'autre étant le
Krautrocksampler de Julian Cope.
Tous ces groupes (ou collectifs) allemands s'inscrivaient en rupture avec le modèle anglo-saxon en évitant les pièges de la "pop-starisation" : morceaux le plus souvent assez longs, avec peu ou pas de vocaux, où la guitare n'a plus le rôle central. Exit donc l'identification au chanteur ou au guitar-hero, la musique s'impose par elle-même. Ils sont partis de l'acid-rock psychédélique (Jefferson Airplane, Grateful Dead), du rock expérimental (Frank Zappa & the Mothers of Inventions, Velvet Underground) ou progressif (Pink Floyd) pour en faire autre chose, qui va au-delà du rock (d'où le titre du bouquin), en empruntant également au free jazz (improvisations), à l'avant-garde contemporaine (Karlheinz Stockhausen - qui fût le professeur d'Irmin Schmidt et d'Holger Czukay de Can -, Terry Riley, Steve Reich....) voire aux musiques du monde. Ils ajoutèrent à toutes ces influences une forte dose d'expérimentations électroniques pour créer quelque chose d'unique.
Le Krautrock peut se diviser en deux catégories : la "Kosmische musik", très atmosphérique et jouant surtout sur les ambiances, avec des groupes comme Tangerine Dream, Ash Ra Tempel, Amon Düül ou encore Klaus Schulze en solo ; et la "Motorik musik", basée elle sur la prégnance du rythme et représentée par Can, Kraftwerk, Neu!, Faust ou Cluster.
L'héritage des cousins germains est énorme. Quasiment aucun mouvement musical apparu depuis (c'est-à-dire depuis la fin des années 70) n'échappe à la "pieuvre" allemande. David Bowie (sa période berlinoise
Low /
Heroes), l'ambient de Brian Eno, la new wave (Devo, PIL, Joy Division), la synth-pop (Ultravox, Orchestral Manoeuvres in the Dark), la musique industrielle (Throbbing Gristle, la constellation Nurse With Wound / Current 93), l'électro-rap d'Afrika Bambaataa, la techno de Detroit (Juan Atkins), les pontes de l'électronica du label WARP (Autechre, Plaid, Boards of Canada), le rock expérimental de Sonic Youth ou celui psychédélique du collectif New-Yorkais No-Neck Blues Band : tous ont quelque chose à voir avec les groupes de cette vague allemande (que ce soit le triumvirat Can/Neu!/Faust ou, dans un registre plus électronique, Kraftwerk, Cluster et Tangerine Dream) et la plupart s'en réclame même franchement. Toutefois, la filiation la plus évidente semble être celle avec le courant qualifié de "post-rock" apparu au début des années 90. Cette scène rejette elle aussi les canons du rock anglo-saxon dominant. Citons Pram, Broadcast, Stereolab, Moonshake, Laïka, Electrelane, le Gastr Del Sol de Jim O'Rourke, le Tortoise de John McEntire, Labradford, Godspeed You Black Emperor, A Silver Mount Zion et les Allemands plus électronica de Tarwater, Mouse on Mars, To Rococo Rot, Notwist, Console, Lali Puna et Kreidler.
Concluons par une discographie forcément sélective :
Amon Düül II : Phallus Dei ;
Ash Ra Tempel : Schwingungen, Seven Up ;
Can : les quatre premiers albums : Monster Movie, Tago Mago, Ege Bamyasi, Future Days ;
Cluster : Cluster 71, Cluster II, Zuckerzeit ;
Faust : Faust/So Far, Faust IV, The Faust Tapes ;
Manuel Göttsching : E2-E4 ;
Guru Guru : UFO ;
Kraftwerk : toute la discographie, dont Trans Europe Express et Man Machine ;
Neu! : Neu!, Neu! 2, Neu! 75 ;
Klaus Schulze : toute la discographie dont Irrlicht et Cyborg ;
Tangerine Dream : Electronic Meditation, Phaedra, Ricochet, Stratosfear ;
Et aussi : Popol Vuh, Harmonia, Lä Dusseldorf, etc....