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7 internautes sur 7 ont trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5
L'honnête homme post-moderne,
Par
Ce commentaire fait référence à cette édition : Autoportrait (Broché)
L'écriture est blanche - monochrome. Le rythme est monocorde. Comme une séquence de musique sérielle. La scansion refuse l'envolée, les points d'exclamation, d'interrogation et de suspension. Pour composer son autoportrait, Edouard Levé décline son identité en une kyrielle de phrases déclaratives, neutres, indépendantes, que ne resserre entre elles aucun lien logique. L'absence d'unité, l'éclatement, la dispersion, le désordre sont-ils devenus le principe de nos vies modernes? Le livre est une surface plane, le miroir des eaux calmes sur lequel se penche un Narcisse contemporain jusqu'à la dissolution de son être.
Si "Autoportrait" passionne par son parti pris esthétique radical, c'est par ce qu'il révèle de l'impossible définition identitaire à notre époque. De Proust jusqu'à Robbe-Grillet, la déconstruction du personnage fut la grande affaire du roman au siècle passé. Le prolongement d'une telle entreprise ne pouvait qu'affecter le genre de l'autobiographie, condamnée à voler en éclats. Le caractère est mort, la psychologie enterrée. A l'énigme "Qui suis-je?", Edouard Levé donne la réponse que nous sommes ce que nous faisons, ce que nous aimons, ce que nous ressentons. L'être se définit par ses actes, ses goûts, ses humeurs, ainsi que par ses possessions jusqu'au vertige mathématique du décompte: "J'ai soixante pantalons, quarante chemises, dix-huit blousons ou vestes et vingt-cinq paires de chaussures, soit un million quatre-vingt mille façons de m'habiller." Rien d'aride ou de lassant, cependant, dans cette spirale hypnotique. Les fragments se conjuguent pour tracer les linéaments d'un art de vivre, qui est art d'être à soi et aux autres, proche des principes de la sagesse antique. Classe et délicatesse dans les subtiles notations qui édictent des règles personnelles de sociabilité et de bienséance, fondées sur la mesure et l'honnêteté: "J'ai d'autres sujets de conversation que moi-même." Les plus singulières - jusqu'à la poésie - définissent par petites touches l'art du voyage en solitaire: "En voyage, je me fais des surprises, par exemple, je décide à un moment où je ne m'y attendais pas que le voyage est terminé." Ou bien: "Lorsque je rentre de voyage, le meilleur moment n'est ni le passage à l'aéroport ni l'arrivée à la maison, mais le trajet en taxi qui relie les deux: c'est encore du voyage, mais plus vraiment." A chacun de retrouver un peu de soi dans ces particules d'existence qui cultivent le décalage, l'entre-deux et invitent à mesurer sa propre identité par l'écart à la norme. Paradoxe étonnant: de même que la modernité du projet autobiographique rejoint in fine l'idéal de l'honnête homme, la phrase d'Edouard Levé redécouvre dans sa pureté les accents de la langue classique: les foudres de l'oxymore: "Je redoute de faire pire en voulant faire mieux"; l'équilibre des chiasmes: "Au milieu de l'été, un jour de pluie me réjouit comme un jour de soleil au milieu de l'hiver"; les balancements harmonieux: "Quand je suis heureux, j'ai peur de mourir, quand je suis malheureux, j'ai peur de ne pas mourir"; ou les abysses de la syntaxe: "Je suis plus excité par le visage que par les seins que par le sexe que par les fesses que par les jambes d'une femme". "Je cherche à écrire dans une langue que n'altèreraient ni la traduction ni le passage du temps", écrit Edouard Levé. Une forme d'élégance post-moderne unique dans la littérature contemporaine. Aidez d'autres clients à trouver les commentaires les plus utiles
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