Extrait
Ma première journée au magazine a été inoubliable. Travailler pour lédition australienne, cétait déjà quelque chose, mais atterrir au sein de loriginal cétait le saint Graal ! Je me disais « Mon Dieu ! Me voici enfin devenu un vrai photographe de Vogue. »
Leuphorie a été de courte durée. À peine ma première photo était-elle sortie du labo que jai compris que javais un problème. La dépression sest vite installée.
Nous avions pris un horrible appartement dans Earls Court Road. Nous étions très démunis. Trente livres par semaine, ça pourrait avoir lair de suffire, mais en fait ça nallait pas bien loin. Nous habitions au quatrième étage sans ascenseur et, hormis notre rue elle-même, je navais jamais rien vu daussi déprimant. Les studios poussiéreux de Golden Square, avec leur vieux plancher craquant, létaient tout autant. On ma dit que sous le square verdoyant devant limmeuble reposent les corps de victimes de la Peste. Curieusement, cest assez représentatif du sentiment que minspirait lendroit et, plus généralement, le fait de travailler à Londres. Lensemble du quartier situé derrière Piccadilly était très déprimant dickensien. En ces sombres temps de crise, la prostitution dans le West End était florissante. Sur les vitres du bureau de tabac on pouvait voir les annonces de prostituées qui officiaient pour la plupart dans de petits studios de Shepherds Market. Leur spécialité, « stricte éducation anglaise », « cours de français », et bien dautres encore, y était spécifiée, parfois accompagnée dun petit dessin. Ma préférée disait comme suit : « Stricte éducation anglaise : on ne lésinera pas sur les coups de trique. » Ça résumait assez bien à mes yeux la vie sexuelle anglaise. ( )
Jétais un type sans manières, tout droit sorti de la brousse australienne et complètement paumé. Je ne comprenais pas le mode de vie des Anglais il ne mintéressait pas. Je me souviens quun jour que je photographiais une fille adossée à un lampadaire, un des rédacteurs en chef ma dit : « Helmut, une dame ne sadosse jamais à un lampadaire. » Je ne savais plus quoi faire. Je ramenais mes photos à la maison et, pour ne pas aggraver ma dépression, la pauvre June se contentait de faire la grimace. Elle disait : « Oh, Helmut. Oh, Helmut. Oh, Helmut. » Totalement confus, je paniquais de ne pas savoir répondre aux attentes légitimes de mes employeurs. Après la vie tranquille que javais menée en Australie, où clients et amis flattaient mon ego, et où je navais pas de véritable concurrent, je perdais pied et luttais pour rester à flot. Les vêtements quon me demandait de photographier étaient ternes et guindés.
Cétait lannée avant la révolution de Carnaby Street et le début des « Swinging Sixties ». Avant Bailey, Duffy et Donovan. On baignait encore dans les twin-sets, les perles et les compositions florales. Il y avait dans le journal deux rubriques régulières. Lune, intitulée « Lèche-vitrines », présentait de toutes petites vignettes de foulards, de chaussures et de sacs à main. Lautre, tout aussi régulière et glaciale, portait le titre de « Miss Exeter ». « Miss Exeter » était incarnée par une douce dame aux cheveux blancs, qui posait dans des vêtements destinés à une clientèle mûre. Elle avait dû être assez belle trente ans plus tôt. Alors pendant quon confiait à Claude toutes les commandes excitantes, ce pauvre bougre dHelmut, tout juste débarqué de sa cambrousse, devait se contenter de « Miss Exeter » et de « Lèche-vitrines ».
La star des rédactrices en chef était Lady Claire Rendlesham. Maigre comme un clou et dure comme la pierre, cétait la meilleure. Son photographe préféré était Claude elle ladorait. Claire me menait vraiment la vie dure, me traitant comme un vulgaire paysan sorti de son trou. Au fond, elle navait pas tort je ne me montrais ni talentueux ni prometteur. Jai beaucoup enduré son mépris, mais quelques années plus tard, alors que jétais à Paris, le vent en poupe, son attitude envers moi a totalement changé. Elle avait quitté Vogue pour devenir rédactrice en chef pour la mode du magazine Queen. À mon tour, je lui en ai fait voir de toutes les couleurs. Sil est vrai que je sais être cruel, quand faire souffrir quelquun devient trop facile, cela ne mintéresse plus. June sindigne : « Comment peux-tu laisser untel te traiter de la sorte ? » Et je réponds : « Ce serait trop facile de le détruire. Cest nettement plus intéressant lorsque cest difficile. »
Au moment des collections, on faisait venir de Paris et New York des photographes de renom pour les photos importantes. Je nétais alors plus le seul à souffrir, Claude étant rongé à son tour par la jalousie et lenvie. Ces gars mimpressionnaient énormément. Il faut dire quils avaient vraiment de lallure, avec tous leurs appareils et leurs assistants. Ça ne faisait que menfoncer un peu plus dans la dépression.
Il y avait donc ces impressionnants photographes fraîchement débarqués, et puis les stars de la photo Cecil Beaton, Norman Parkinson et dautres. Un jour, Vogue Grande-Bretagne ma envoyé photographier Cecil Beaton dans sa maison de campagne. Jai fait quelques clichés. Des années plus tard, tandis que je feuilletais un livre récent sur Beaton en attendant Karl Lagerfeld dans son appartement parisien, jai vu mon dans les crédits. Et cétait vrai un de mes clichés y figurait bel et bien. Je ne lavais même pas reconnu. Cétait éclairé par larrière et très joli, mais ça ne me ressemblait pas du tout. Bien plus tard, dans les années 1970, Beaton est venu à Paris couvrir une collection pour Vogue. Jai amené au studio tous mes exemplaires de ses livres par paquets de trois ou quatre à la fois et lui ai demandé : « Sil vous plaît, maestro, signez ces livres pour moi », et il sest exécuté. Il avait eu une crise cardiaque, et son écriture en pattes de mouche était toute tremblotante.
Toujours est-il quun jour, à Londres, je me suis dit que cen était assez. Lors de notre grand tour dEurope, jétais tombé amoureux de Paris. Nous nous étions arrêtés non loin de la capitale pour prendre notre premier café à une terrasse, et javais dit à June : « Tu sais, jai le sentiment que nous allons vivre ici pour léternité cest exactement lendroit quil nous faut. » Mais nous avions évidemment poursuivi notre chemin jusquà Londres.
Jai fini par décréter que la coupe était pleine. Jai dit à June : « Je vais résilier mon contrat. Je men fous, on sen va. On met deux ou trois valises dans la Porsche, et on va à Paris. » Elle ma répondu : « Cest un sacré risque, Helmut, parce que si tu romps le contrat, tu ne travailleras plus jamais pour aucune des publications du groupe Condé Nast. » Jai dit : « Je men fiche, trop cest trop. » Un mois avant le terme de mon contrat, jai informé Audrey Withers de mes intentions. Elle sest montrée très compréhensive. Jimagine quelle était soulagée de se débarrasser de moi. Alors, la Porsche pleine jusquau toit, nous sommes partis pour Paris.
Présentation de l'éditeur
Richement illustré par un ensemble de photographies en noir et blanc, ce livre est un miroir extraordinaire du monde de lart et de la culture au vingtième siècle.
Il ne fait pas de doute que les mémoires de Helmut Newton seront un « collector » pour tous les amateurs de son art et de la photographie en général. Mais son histoire personnelle et ses réflexions sur la création artistique devraient intéresser un public bien plus vaste.
Salué par la critique aux États-Unis et en Allemagne, la parution en langue française des mémoires de Helmut Newton sannonce déjà comme un événement.
Depuis plus dun demi-siècle, Helmut Newton, le maître du risqué, choque, scandalise et intrigue avec ses photographies provocantes de femmes nues et son image de « mauvais garçon ». Aujourdhui, il nous propose cet autoportrait plein de candeur, le récit dune vie débridée et tumultueuse, foisonnant daperçus saisissants des rapports entre son uvre et sa vie.
Né en 1920 dans une famille juive berlinoise aisée, Helmut Newton fut un enfant surprotégé qui ne sintéressait pas aux études. À lage de douze ans, il acheta sa première caméra, et fut tout de suite fasciné par la photographie, un art qui finirait par le propulser au rang de célébrité mondiale. (Il a fait preuve dun intérêt tout aussi précoce pour les questions du sexe : un de ses premiers souvenirs denfance est celui de sa gouvernante, à demi nue, en train de se regarder dans un miroir. Il avait quatre ans). À peine âgé de dix-huit ans en 1938, lors de la Nuit de cristal, qui scella le sort des juifs dAllemagne, Newton parvint à senfuir pour la Chine, le seul pays qui navait pas encore imposé un quota sur le nombre dimmigrants juifs. La traversée sur le paquebot fut jalonnée de diverses aventures féminines, et il débarqua à Singapour où il devint gigolo et danseur mondain et lamant dune femme bien plus âgée que lui. Les autorités de Singapour le déportèrent ensuite en Australie. Il sengagea dans larmée de ce pays pour la durée de la guerre. En 1948, il épousa sa femme June, une actrice bien connue, et dans les années 1950 sinstalla dabord à Londres, puis à Paris, où sa carrière décolla véritablement, avec ses somptueuses et érotiques images de femmes. En 1976, il publia le très controversé White Women (Femmes blanches »), qui fit de lui linventeur dun style entièrement neuf dans le domaine de la photo de mode. Son vocabulaire artistique si singulier est aujourdhui intimement associé à limage du magazine Vogue, dont il fut la figure de proue pendant dinnombrables années. Son style a été imité dinnombrables fois mais jamais égalé.
