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Plus précisément, Agier se propose de mettre en relief les caractères les plus significatifs et les plus troublants de ce nouveau peuple des camps, les réfugiés qui, suspendus entre l'accueil et le refoulement, se voient contraint de vivre "aux bords du monde" dans une interminable attente où la vie sociale semble se suspendre, où les liens sociaux semblent se déliter. Les habitants des camps sont réduits au statut de victimes souffrantes, maintenue en vie, sous perfusion, par les structures de l'aide humanitaire. Pour Agier, cette aide d'urgence se justifie dans l'immédiat des crises et des fuites de masse. Mais lorsque la situation qui est à l'origine de la fuite ne se règle pas, lorsque "l'internement" perdure, le camps se transfrome progressivement en nouveau cadre de vie, et les organisations humanitaires deviennent des pouvoirs d'un type nouveau, nouvelle souveraineté qui est loin d'aller de soi, tant les effets délétère et - à la limite - déshumanisant de la vie "de camp" sont importants. Le plus troublant est certainement la manière dont Agier nous montre que celui qui habite le camp est progressivement dépouillé des attributs de son identité pour ne devenir qu'un corps souffrant, qu'une vie nue. Reprenant les analyses d'Agamben, Agier peut alors rapprocher (sans évidemment confondre) l'expérience des réfugiés à celle des victimes des univers concentrationnaires du XXième siècle. Rapprochement courageux, mais également nuancé (nul amalgame dans ce texte), qui offre un éclairage troublant mais lucide sur l'humanité de ce début de millénaire... Une humanité dans laquelle les forces de déshumanisation qui ont traversée tout le XXième siècle semble bien vivantes. Agier, comme Hobsbaum, nous montre que le XXième sècle n'a su résoudre aucun de ses véritables problèmes...
Mais si Agier est lucides, il n'est pas pour autant strictement pessimiste. Aussi, appuyé cette fois sur Arendt et Rancière, il trace les contours d'un devenir possible qui constituerait une promesse digne de l'humain dans l'Homme. La transformation des camps en ville, le libre déploiement, dans les camps, de la subjectivation politique, la libre prise de parole... Bref, l'émergence d'un nouveau sujet politique, aux marges du monde, pourrait venir requestionner l'ordre du monde et le sens des droits humains. Aussi, ces déplacés colombiens qui occupèrent pendant plusieurs semaines le centre de la croix-rouge à Bogota représentent peut-être cette humanité en reconstruction, qui n'attend que notre reconnaissance. C'est à cette reconnaissance que travail l'ouvrage de Agier, et à ce titre, il constitue bien plus qu'une analyse d'un "problème", mais une contribution contemporaine au renouvellement de l'humanisme dont notre siècle qui s'ouvre a tant besoin.
Je recommande donc vivement la lecture de cet ouvrage.
Benoit Tellier
3 décembre 2003