Avec "Le Jour du séisme" et "Garçon manqué", c'est l'un des plus beaux livres de Nina Bouraoui. Et l'un de ses plus courageux. S'éloignant des rives balisées de l'autobiographie, la romancière écrit, à la première personne, le portrait magnifique d'un adolescent à la dérive. Les pensées de Jérémie sont retranscrites par vagues, flots de conscience qui expriment la confusion des maux adolescents. "Avant les hommes" est d'une justesse qui sidère. D'autant plus que la vérité des affects psychiques semble naître des mots, de leur seule charge poétique, et de la confiance pleine de sérénité accordée à chacune des phrases. Des mots magnétiques qui font corps, au plus près de la psyché de Jérémie, où s'entrechoquent des sentiments de peur, d'abandon et d'extrême solitude, une psyché déchirée par la reviviscence et la désertion d'affects oedipiens complexes. L'été de Jérémie est zébré de rayures noires. Un temps orphelin, endeuillé. Mais criblé de lumière. Une force biologique, comme une sève nouvelle, irrigue les veines de l'adolescent. Force brute et aveugle du désir charnel dont Nina Bouraoui, d'une écriture directe, simple et efficace, retranscrit la vitalité et l'extraordinaire plasticité. Le regard assoiffé de Jérémie bute sur les corps presque interchangeables des hommes qui l'entourent, investissant, par la mémoire, l'imaginaire et le rêve, le souvenir du corps de Sami - le premier amour idéalisé et désincarné, comme le sont tous les premiers amours -,le corps interdit de l'amant de la mère -où miroite la tentation vengeresse d'une triangulation oedipienne -, et le corps rebelle du dealer de la cité. Entre l'absence d'une mère et la tristesse d'un père, entre l'après d'une enfance perdue à jamais, puisqu'il n'est plus possible de se retourner (" se retourner, c'est vérifier que l'on n'a rien oublié, se retourner, c'est dire, oui, je t'aime encore") et avant les hommes, un temps de flottement existentiel, allégé par des volutes de haschisch et de poésie: " Je suis sûr que, à force de lire de la poésie, la beauté entre dans le corps des gens qui n'en avaient pas. Moi c'est ce qui est en train de m'arriver cet été. Je lis, j'avance et je me sens plus beau, je saigne moins de l'intérieur. Une part du ciel est entrée en moi, mais une part qui est encore vierge de tout". Dans l'attente d'un matin où "les nuages ressemblent à des oiseaux", où "il y a une autre vie ailleurs"...